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CAHIER DE L'ONCLE Fortuné VIAU (1812+1889?)

le journal de 1708 à 1852

Autoportrait 1853

 

"Le temps fuit emportant tout dans sa course, mais un petit volume l'arrête et le fait revenir sur ses pas. Un petit volume est la seule chose qui ait cette puissance: c'est la pierre d'achoppement du temps. Pourquoi? c'est que ce petit "volume est le souvenir écrit, le souvenir qui fixe et fait revivre le passé"........................................"Ils sont en littérature une protestation de notre fugitivité contre la mobilité du temps, contre la brièveté de notre existence et contre la pire des morts, la mort de notre nom, la sépulture de l'oubli.
 

A. de Lamartine

 

Ma vénérable et excellente mère m'a raconté maintes fois l'histoire de son grand-père maternel. C'est cette histoire que je me propose d'écrire avec celle de ses enfants, puis celle des ancêtres de mon père, la sienne propre avec celle de ma mère et quelque mots sur son frère, ma soeur et sur moi-même.
Je regrette qu'un oncle, un trisaïeul n'ait pas fait pour moi ce que je fais pour mon fils et mes neveux.
D'où venons-nous? personne n'en sait rien; ni nous, ni personne autour de nous, ne connaît les ascendants au-delà de la quatrième génération. Là s'arrête la tradition. Les écrits seuls restent. Je lègue donc avec ce livre mon exemple à mon fils, à mes nièces, à mes neveux: qu'ils le continuent qu'ils n'oublient qu'ils doivent être fiers de leurs ancêtres honnêtes paysans et qu'il est plus honorable d'être la postérité de DESNOYERS victime que celle de RICHELIEU  voleur et assassin.
Le Grand'père de ma grand'mère maternelle s'appelait DESNOYERS (7),(1711+1762) c'était le plus riche paysan de la paroisse d'Assé (Je lis Assay sur les cartes.A.H.), située dans une plaine fertile, entre RICHELIEU et CHAMPIGNY, près CHINON. Comme le plus solvable de la paroisse, DESNOYERS fut nommé collecteur, ce qui veut dire, qu'à ses frais, il devait recueillir la part d'impôt  ou saisir et faire vendre en cas de refus le mobilier, les bestiaux etc.. des ses contemporains.
C'était très commode pour le Fermier-Général, mais très fâcheux et souvent très onéreux pour le Collecteur. Après un hiver rigoureux, une mauvaise récolte, maint paysan se retrouvait dans l'impossibilité de payer. Faire vendre, saisir un lit, quelques chaudrons, c'est difficile, c'est impossible pour qui a de la commisération. Maître DESNOYERS lui disait-on, vous connaissez notre misère, si vous m'enlevez ma vache, si vous m'ôtez mon lit, et autres lamentations, que deviendrons-nous?
Vous savez que ce n'est pas mauvaise volonté, payez pour nous! si nous pouvons gagner quelque chose, nous vous remettrons aussitôt votre argent. Le bon DESNOYERS payait au Roi, avec sa part de contribution, la part de beaucoup d'autres.
Quand j'étais enfant, j'ai entendu plusieurs fois des bonnes femmes parler des Collecteurs. Il y en avait disaient-elles d'implacables qui prenaient la marmite, l'âne et jusqu'au lit des femmes en couches, quand les pauvres gens ne pouvaient pas payer la Taille , la Capitation, les Cens sous toutes ses formes. A ceux-ci être Collecteur n'était pas chose onéreuse, mais d'autres , et c'était le plus grand nombre y perdaient leurs biens. De là la légende que j'ai ouï conter et dont l'impression et les paroles me sont restées en mémoire.

 

Début manuscrit du journal de Fortuné VIAU


Une excellente petite vieille, lorsque j'avais 9 ans  la contait:

"Un Collecteur avait à payer "aux gens du Roi la somme à laquelle sa paroisse avait été imposée, il y avait beaucoup de pauvres gens, si  pauvres que loin de pouvoir payer la Capitation, ils seraient morts de faim, la plupart, si la charité de voisins, mieux pourvus, ne leur était venu en aide; le Collecteur avait bien le droit de saisir, de faire vendre jusqu'à la crémaillère de la cheminée, mais ému de pitié à la vue des pauvres gens affamés, mal vêtus, d'enfants transis de froid et amaigris , il s'en allait les mains vides. Les derniers délais allaient expirer, on allait vendre chez lui, jusqu'à concurrence du parfait paiement; depuis bien des années déjà il avait, à cause de son bon-cœur, payé pour ses pauvres voisins, une même, comme les autres années quelque chose. Et puis sa femme était sur le point d'être mère, comment lui avouer sa triste situation, lui dire: femme, je vais vendre tes vaches...(ses vaches elle les aimait et c'était la meilleure ressource du ménage), ou la maison, ou le jardin ? C'est dur et difficile à dire.

"La nuit donc, comme il se rendait chez lui, au coin du bois, dans un chemin creux où l'on n'aimait pas passer la nuit, il lui échappa de dire: ah! si le diable voulait me venir en aide, je ferais bien un pacte avec lui. Aussitôt le diable lui apparut et lui dit:  eh bien! il te faut 60 pistoles, les voilà, (il secouait un sac plein d'écus sonnants), tu me donneras, toi, le premier petit qui naîtra dans ta maison.

- moi, donner mon enfant! dit la paysan, -jamais- plutôt ma ruine!

- soit! dit le démon, demain tu seras ruiné!

- mon Dieu, venez à mon aide! dit le paysan,

"Alors le diable se mit à ricaner, à dire des impiétés qu'un chrétien ne doit pas redire.

"Le pauvre Collecteur, presque fou de désespoir, voyant déjà par la pensée l'huissier et la misère à sa suite, prit l'argent.

"Mais, mes enfants, si le père de famille était soulagé, le chrétien était plus à plaindre, plus malheureux qu'avant;  il avait vendu au diable l'enfant qui allait lui naître.

"Quand le pauvre homme rentra dans sa maison, il était plus mort que vif. Sa femme était dans les douleurs de l'enfantement. Un inconnu entra, il était enveloppé d'un manteau, mais la sage-"femme vit bien ses pieds fourchus.

"Que demandez-vous ? lui fut-il dit. - J'attends...il fit un signe au Collecteur. Celui-ci, les cheveux dressés sur la tête, effrayant d'épouvante, sortit.

"Le conte finit comme beaucoup d'autres du même genre, le Collecteur entendit le bêlement d'un chevreau qui venait de naître dans son étable; il l'apporta au diable lui disant: voilà le premier-né dans ma maison! le diable en grand dépit lui dit: Tu as été plus fin que moi mais je t'attends l'année prochaine...et quittant son manteau et sa figure humaine, il s'enfuit par la cheminée en jetant des flammes par les yeux et par la bouche."

Maître DESNOYERS,(1711-1762A.H.) comme l'appelaient ses voisins, était l'un de ceux qui payaient avec leur part , la part de ceux qui ne pouvaient payer; aussi, son patrimoine et les acquêts qu'il avait pu faire avant d'être Collecteur, étaient-ils bien attaqués, quand lui arriva le comble des maux: sa ruine et une mort tragique en 1760.(non! le 20.11.1762 selon recherches Yvonne et Denise. Né le 31.7.1711 il avait donc 51 ans A.H.)

Le Duc de RICHELIEU, le courtisan par excellence, le vainqueur de FORT-MAHON faire ruiner, tuer un paysan, c'est un chétif exploit pour un si grand seigneur! mais qui sait cela à présent, et qui l'a jamais su? quelques parents ou amis de la victime , ses enfants? on en parlait peu ou point, aucun n'eût osé le dire en public.

Le Duc avait ordonné de faire une route de RICHELIEU à CHAMPIGNY sur l'ancien chemin. Cet ancien chemin traversait un champ de mon bisaïeul sur une assez grande longueur. De chaque côté et à une distance convenable du dit chemin, il y avait une rangée d'ormeaux, grands puisqu'ils avaient été plantés par le père de mon bisaïeul, alors que mon bisaïeul était tout enfant, mais assez fort pour aider son père, ce qui devait avoir lieu vers 1710. (plutôt vers 1720 A.H.)

Les gens du Duc prirent sur le champ, on abattit les ormeaux pour faire la route, sans prévenir, sans parler d'indemnité. Maître DESNOYERS savait que se plaindre, que réclamer serait inutile, mais il voulut sauver les arbres; ayant réuni tous les moyens de transport , il avait déjà commandé de les enlever, quand les serviteurs du Duc, régisseurs ou gardes, je ne sais, s'y opposèrent.

Il voulait bien, lui, continuer, mais au nom du Duc, tous ses auxiliaires l'abandonnèrent.

Mon bisaïeul fit un procès au Duc. Par un premier procès au bailliage on condamna le bonhomme à rendre les arbres enlevés, le Duc en fut déclaré légitime propriétaire. DESNOYERS en appela comme d'abus, au Présidial de CHINON, et après bien des lenteurs, après une longue et coûteuse enquête, le Tribunal lui donna gain de cause, par ces raisons qu'outre sa qualité de propriétaire du fonds, DESNOYERS avait prouvé par les anciens de son village que son père et lui, enfant, avaient planté les ormeaux, que, au su de tout le monde, DESNOYERS  annuellement avait élagué ces arbres et, des branches enlevées fait des fagots qu'il emportait publiquement, comme l'avait fait son père avant lui.

Le Duc fit appel, je suppose qu'il y a au moins consenti. L'affaire fut portée à TOURS, en je ne sais quelle sorte de Tribunal. DESNOYERS pourvu de ses titres, et plein de confiance dans ses moyens de défense, avait quitté sa maison avant le lever du soleil. Des hommes du Duc, déguisés, barbouillés, l'attendaient dans un petit bois qu'il devait traverser. Ils le frappèrent jusqu'à le laisser pour mort, lui volèrent ses titres en lui laissant son argent. Secouru dans la journée par des paysans, ses voisins, qui le trouvèrent meurtri, ensanglanté et presque sans vie, ils le portèrent dans sa maison.

Bien entendu, il perdit en définitive son procès; les frais étaient énormes pour lui, joints au temps perdu, à ce que coûte, même avant le jugement, un procès qui dure trois ans, et qui va devant trois tribunaux. Il devinait le ruiner et il le ruina. Il mourut de ses blessures, mais assez tard pour être contraint  d'abandonner sa maison et son bien de son vivant. On le transporta chez sa fille aînée où il mourut bientôt. Il avait bien dit avant sa mort quels étaient ses meurtriers, mais attaquer les gens du Duc, c'était dénoncer le Duc, en l'occurrence c'était simplement impossible.

Est-ce par le Duc ou par excès de zèle d'un intendant, d'un régisseur que le crime a été commis? Le Duc avait alors 73 ans,(né en 1696 il avait 66ans A.H.) et quoiqu'il aimât à prouver qu'il avait encore de la jeunesse, il n'était pas assez jeune pour permettre une pareille plaisanterie sans son aveu. Penser qu'on ait fait appel d'un arrêt défavorable au Duc, rendu à CHINON, où il était gouverneur, à 3 lieues de RICHELIEU, sa ville à lui, ce n'est guère admissible. Il se peut qu'il ait dit à un Procureur, à un Régisseur : "Untel, vous m'avez fourré dans un procès, si vous ne le gagnez pas, vous ferez bien voir que vous n'êtes qu'un sot" et, pour ne pas être un sot, on se sera fait criminel. C'était les moeurs du temps, dans ce monde-là

 

La fille aînée des DESNOYERS (6) avait une certaine aisance, elle avait fait un mariage aussi bon qu'une paysanne de sa condition  pouvait l'espérer. Son mari avait assez de terres pour s'occuper toute l'année, et encore n'y suffisait-il pas. J'ai vu sa maison qui avait toute l'apparence d'une ferme de moyenne importance; il y avait un attelage de boeufs, deux vaches, un troupeau de moutons, poules, canards et dindons, une vigne enclose qui avait bien deux arpents, et de bonnes terres labourables situées sur l'extrémité Nord de la fertile plaine du Poitou. Le mari de l'aînée de mes grand'tantes s'appelait  Ouvrard.(6)

Puis l'infortuné DESNOYERS laissait encore un fils et trois autres filles. Ce fils (6) était le second des enfants, il est mort sans postérité apparemment, car je n'ai jamais ouï dire qu'il nous ait donné des cousins. Il est mort âgé et dans l'aisance, il était à TOURS jardinier-pépinièriste. Il était quelque peu lettré, et avait  en grande estime "LA HENRIADE" dont il aimait à citer et à déclamer des parties.

Puis, ma grand mère (Marie Desnoyers née en 1749 A.H.) (6) qui avait treize ans à-peine à la mort de son père, deux soeurs plus jeunes. Celle qui suivait grand'mère s'est mariée à la Chapelle Blanche, sur la rive droite de la Loire, au-dessous de LANGEAIS à un marinier-pêcheur nommé Lamèle (6). Nous avons des parents en assez grand nombre issus de cette tante, à La Chapelle et à TOURS. Elle est morte la première, encore jeune.

La dernière, celle que j'ai le mieux connue, avait épousé Duchêne (6)  dont elle avait eu un fils Pierre DUCHêNE , cultivateur comme son père, et riche puisqu'il ne dépensait que la moitié de son revenu. Il habite ST LOUEN; elle est morte en 1834 et était née quand mourrait son père.

L'aînée morte à 89 ans en 1822, avait à la mort de son père 27 ans, elle était née en 1733. Celle-ci et notre oncle DESNOYERS étaient d'un premier mariage. La mère des trois autres filles mourut le même jour que son mari.

En 1817, j'avais alors 5 ans, ma mère et moi étions allés voir notre tante OUVRARD. Nous y couchâmes, je me rappelle tous les détails de cette visite comme si c'était hier. On me fit coucher avec la servante qui pouvait avoir vingt ans, assez belle fille et l'air plus niaise qu'elle n'était, les yeux doux, caressants, voilés; elle ne voulait point coucher avec moi, observant que j'étais un garçon. Ma mère la plaisanta sur ses scrupules, ma tante lui dit que c'était permis par l'Eglise de coucher avec un homme de cinq ans. Je n'y comprenais rien, et imaginai que cette belle fille me trouvait grand, redoutable en quoi? Je ne le savait pas.

Je me couchai après elle, à sa droite, dans un grand lit à colonnes entouré de rideaux de serge verte. Je me blottis près d'elle, elle recula, serra son vêtement autour d'elle, parut tremblante, craintive, moi, alors je crus qu'il serait très spirituel et d'un grand effet d'approcher davantage, de la chatouiller et de faire tous mes efforts pour écarter le vêtement qu'elle serrait avec tant de soin. Elle appela à son aide disant:" Maîtresse OUVRARD, j'avais bien raison de penser qu'il me ferait des malices ". Ma tante riait  et se moquait de Lisette, moi, j'en étais venu à me mettre à cheval sur elle et à la secouer tant que je pouvais. Ma mère gronda, m'enjoignit de rester tranquille tout de suite. Je la trouvai un peu sévère d'autant que ma tante avait ri, et que je croyais n'avoir été que gentil. pourtant j'obéis vite et m'endormis de même. Pauvre mère elle ne pouvait guère rire, elle, depuis un an elle avait vu d'abord mourir sa mère puis, son mari et son père. Le lendemain à l'aube, on me mit sur un âne, nous retournions à la ville, ma tante nous conduisit un bout de chemin, comme on dit à la campagne. Il faisait du brouillard, l'âne marchait lentement, plus lentement encore marchait ma tante, s'arrêtant souvent, et racontant à ma mère quelque chose qui  me parut mystérieux et terrible. J'avais peur sans savoir ce que l'on disait. je sentais que c'était le récit d'une sombre histoire. Je prêtai alors toute mon attention au récit de ma tante.

C'était une révélation qu'elle faisait à ma mère. Nous étions alors dans un bois, ma tante s'arrêta, montra un sentier à notre droite et, désignant un gros chêne, à trente pas de nous, elle tendit longtemps sa vieille main qui tremblait dans cette direction, disant: " c'était là"...Ma mère devint rouge d'indignation, puis, pâle serrait les poings et disait: " les brigands!" puis dit: " les connaissez-vous, ma tante?, vivent-ils encore?- je les ai connus, ils étaient au Duc, ils sont morts, au moins un et elle le nomma, il était de ceux qui  avaient dans ce même bois, trois mois avant arrêté mon père; puis elle continua, parlant bas, de cordes, de bras attachés... jamais depuis, ma mère ne m'en a parlé, j'imiterai sa réserve.

La noblesse était alors redoutable aux pauvres gens, par l'impunité, mais aussi parce qu'elle faisait, de paysans qui auraient pu sous les yeux de leurs parents être honnêtes, par l'exemple et la protection qu'ils étendaient sur eux , de vils coquins, aussi rampants devant les maîtres qu'ils étaient insolents et méprisants envers les tenanciers et corvéables.

Qu'est devenue cette famille de RICHELIEU ?

Elle est retourné à l'obscurité d'où l'avait tirée le terrible Cardinal. Il fut fatal à la noblesse en ce qu'elle avait de forces contre la Royauté, la Révolution a complété son oeuvre.

Qu'est devenu le château de RICHELIEU presqu'aussi beau que celui de VERSAILLES? Les héritiers du Duc à qui il fut rendu ne pouvant plus le garder (ils n'étaient plus assez riches pour cela) le vendirent à condition qu'il serait démoli; il n'en reste plus rien, la ville-même tombe en ruines, ce n'est plus qu'un grand village tout rustique.

 

Le Comte d'ARTOIS (le futur Charles X. A.H.) était, comme chacun sait, un prince charmant; dans le voyage qu'il fit avec le Duc d'ORLEANS , où il acheva de se former, (c'était l'époque du mariage ou à peu près), il s'arrêta à RICHELIEU. Toutes les jeunes filles couraient à l'envi pour voir le Prince. Une vieille  dame a dit devant moi, et son fils, Armand LOGEAIS me l'a assuré maintes fois, qu'étant dans le jardin du château, elle, avec toutes les demoiselles du pays, le Prince s'accroupit dans un bosquet, publiquement, satisfit un besoin, et s'étant servi de son mouchoir, il le jeta au nez des plus proches.

Quelques jours après, il était à ORLEANS, la ville lui donna une fête (cela fait apparemment bien plaisir aux villes de donner des fêtes aux princes; la Ville de Paris en donne en ce moment à un fils de Nicolas, cet excellent pape des catholiques grecs orthodoxes, qui voulaient absolument protéger ses coreligionnaires de la Turquie. La Ville de Paris sait bien que le Prince a dépensé 2 milliards et 100.000 hommes pour l'en empêcher, mais la Ville de Paris est bien élevée, elle sait que tout prince mérite d'être fêté). Pendant que le Comte d'ARTOIS dînait à l'Hotel de Ville, la cour de l'Hotel de Ville était pleine de Dames, de Messieurs qui voulaient voir le Prince; lui, se leva de table, un peu chancelant, se posa en avant, au milieu du perron et, de là, aspergea l'assistance d'une eau qui n'était rien moins que lustrale.

En 1832 j'étais à ORLEANS, aucun ne m'a dit non, tous les anciens à qui j'en ai parlé me l'ont affirmé pour l'avoir vu, ou citant qui l'avait vu.

Ma grand'mère devenue grande, fut placée chez un Chanoine qui demeurait dans une maison contiguë au Couvent  des Augustins à CHINON. Elle y resta jusqu'à l'époque de son mariage en 1777. Elle avait trente ans. Sa plus jeune soeur la remplaça chez le Chanoine comme cuisinière ou, comme on dit chez nous, comme gouvernante.

Mon grand'père maternel s'appelait François ANGELIAUME (1743-1817 A.H.) (6), son père était né en Auvergne, je n'ai jamais su de quelle ville il était. C'était la coutume autrefois, dans nos campagnes, quand on avait des noyers propres à faire des sabots et le logement convenable, de prendre chez soi un ouvrier-sabotier à qui l'on donnait la nourriture et telle somme convenue en paiement. Ces ouvrier étaient ordinairement des auvergnats, cultivateurs chez eux en été, sabotiers quand la neige envahissait leurs montagnes.

Le père de mon grand'père, après plusieurs hivers passés à CRAVANT, sur la rive droite de la Vienne, à une lieue en amont de CHINON, finit par se marier et se fixer dans la paroisse. Il eut une famille moyenne en nombre pour ce temps-là, et qu'aujourd'hui on tiendrait pour nombreuse; nous avons beaucoup de cousins dans ce pays; je crois qu'ils sont bien le quart de la population du village.

Ce village est presque entouré de bois. Il a pour limite, au Nord, la grande forêt qui va de TOURS à CHINON et de la Vienne à la Loire.

Mon grand'père comme tous les enfants de la campagne dans ce temps-là a mis sa première culotte pour faire sa première communion; il a gardé le sarrau et le bonnet à trois pièces jusque là, avec le mouchoir (?) attaché à l'épaule droite, comme c'est encore l'usage en Auvergne.

Son père avait une aisance relative, puisqu'il a laissé à chacun de ses enfants un champ et une habitation. Cependant, une année de disette et peu de temps avant la récolte , le blé était si rare qu'on ne pouvait pas en avoir avec son argent. Mon grand'père avec d'autres enfants alla à la porte de son Seigneur implorer sa pitié, demander du pain. On lança les chiens contre eux, qui en mordirent plusieurs. Voyant que la charité de la seule personne qui pouvait les sustenter leur faisait défaut, ils entrèrent dans un champ de seigle, dont les épis étaient formés mais encore laiteux et ils en mangèrent. C'est un fait que ma mère répétait quand on parlait de disette et de seigneurs.

Mon grand'père ANGELIAUME  avait trente ans, comme ma grand'mère quand ils se marièrent. Il était jardinier. Je l'ai connu, j'avais cinq ans quand il mourut. C'était un beau vieillard, d'une sérénité inaltérable, lent dans ses mouvements mais toujours occupé; il avait des cheveux bouclés, un peu longs et taillés comme au temps de LOUIS XII et à-peine gris.

Un Dimanche que j'étais à l'église avec lui, je le comparais avec d'autres anciens comme lui, je le trouvais le plus beau, et tous étaient polis et affectueux à son égard. C'est qu'il avait soixante-dix ans d'une vie irréprochable, qu'il était toute bonté. Ma mère ne l'a jamais vu en colère une seule fois. Pourtant il s'emporta un jour contre elle, elle piétinait ses plates-bandes, il lui avait déjà dit dix fois "vas-t'en de là", impatienté il lui dit: "saprée drôlière, t'en iras-tu?"  et il lui lança son chapeau aux jambes, mais doucement. Ma mère le regarda surprise, effrayée et tomba presque pâmée. Jamais il n'avait eu pour elle que des paroles caressantes , elle pouvait avoir sept ans . Jamais, depuis, il n'a eu un mouvement de vivacité contre elle.

C'est une qualité native que j'aime beaucoup et que je n'ai malheureusement pas. Je dis native car je me suis efforcé de me la donner sans pouvoir y réussir, jusqu'à présent. Nous sommes, pour la plupart, pour nos enfants d'affreux tyrans et pour cela qu'ils ne sont pas ce que nous voudrions qu'ils fussent. Nous voudrions la Liberté pour nous et nous voulons dans nos enfants la soumission qu'on exige de son chien, laquelle va dans ces pauvres animaux jusqu'à l'anéantissement du Moi.

Mon grand'père n'eut que deux enfants qui vécurent: un fils et ma mère. Ma mère était plus jeune de deux ans. Le fils (5) (François Angeliaume A.H.) ne tenait guère de son père, il était brillant, plein d'entrain et de malice, rageur, se mêlant de toutes les querelles et s'en emparant. Plus tard il se corrigea, quand ma mère eut un fils, il l'exhortait à lui inspirer la modération et les vertus qui lui avaient manqué. Mais hélas ce pauvre oncle n'a pas eu la satisfaction de vivre longtemps dans ces beaux sentiments, il est mort comme tant d'autres pour ce que la sottise humaine appelle la Gloire de l'Empire : un boulet le coupa en deux, le matin du jour de la bataille d'Austerlitz.

Quand je pense à tous les périls qu'on courus les auteurs de mes jours et à la fragilité de la vie, je regarde sa procréation comme étonnante. A combien de hasards ma vie future et celle de mon frère, de ma soeur, et, par suite, de nos enfants et des enfants de nos enfants, car j'ai des petits neveux, n'a-t-elle point été en butte.

Mon père (5) a fait la guerre pendant sept ans, de 1793 à 1800, d'abord en Vendée puis à la frontière espagnole et en Italie.

Ma mère(5) avait sept ans (1788 A.H.) quand son frère lui dit: -vois ici Nanette comme c'est dans l'eau! la pauvre petite regarda. Sans en être absolument sûr, on pensa toujours qu'il l'avait poussée, (elle y tomba). C'était le bassin du jardin, il était plein et avait trois pieds de profondeur.

Le petit drôle, sans se presser, les mains derrière le dos, s'en allait par l'allée, disant en se dandinant: - ma petite soeur est tombée dans l'eau et le répétait sans interruption. Ma grand'mère était loin, au fond du jardin, dans un fournil occupée d'une lessive. Une femme qui l'aidait, entendant l'enfant répéter toujours la même chose, dit : - mais quelle chanson nous fais-tu là ? L'enfant sans répondre ni entendre peut-être, allait toujours disant: - ma petite soeur est tombée dans l'eau.

-Maîtresse Angeliaume! cria la femme, - l'enfant dit que sa petite soeur est tombée dans l'eau ! Avec cet élan d'une mère, et sans s'informer davantage elle courut au bassin , il était encore temps.

Un peu plus tard il lui perçait la main avec un fer chaud.

A trois ans de là, sa mère allait avoir un troisième enfant; on engage François et sa soeur à aller au jardin, mais François s'obstinait à vouloir rester, il fallut le contraindre à fermer la porte. -Voyons ce que c'est, dit-il à sa soeur et pourquoi on nous renvoie?.- Approchons cette table ! bon, à présent montons dessus!. Réponse de sa soeur:  - je ne puis! - si, toi m'aidant, nous allons voir par l'imposte! ah! je ne suis pas encore assez haut! mais tiens! je vais t'accoler Nanette, tu verras toi par le carreau et tu me diras ce qu'ils font. Moitié de gré, moitié de force, Nanette fut accolée. - Vois-tu à présent? - Je ne..... patatra, les voilà par terre, on avait ouvert brusquement la porte et l'équilibre s'était rompu.           

Ce dernier enfant ne vécut pas, ou peu. On avait mis, comme c'est l'usage, le petit corps dans un cercueil recouvert d'une nappe, à l'entrée de la maison. Le Vicaire et le Bedeau allaient venir. Gancé! dit mon oncle en grand mystère, allons enterrer mon petit frère... Mais... fit Gancé. - Mais quoi! poltron! nous passerons par la petite porte de la ruelle , tiens! prends cette pelle et allons vite!

St-Même était près, et le cimetière des Innocents derrière St-Même. Ils y arrivèrent sans être remarqués.

Le Vicaire venu, grand fut l'étonnement. On avait beau chercher, aller de la porte au berceau et s'informer les uns les autres, le petit corps n'y était plus. Ma grand'mère à qui l'on osait pas dire que l'innocent avait disparu, voyait l'anxiété des assistants et dit: "que cherchez-vous? -mais...mais... c'est que je l'avais mis moi-même sur une chaise près de la porte et... et... - eh bien je ne sais pas comment cela s'est fait, mais on ne le trouve plus. Si, dit mon grand'père, taisez-vous, il est là. Il n'y était nullement, mais il était au moins inutile de faire part de l'événement à la pauvre mère.

Le soir seulement, le bedeau s'aperçut que l'on avait empiété sur ses attributions. Il fit part de sa découverte, on interrogea François qui, résolument, avoua avoir, assisté de tel et de tel, fait l'enterrement, mais que l'enterrement avait été très bien fait et avec tout ce qu'il fallait.

Il y eut, dans ce temps-là, une maladie épidémique: le scorbut, ma mère en fut atteinte. Il faisait très chaud, on la mettait sous un cerisier, la tête ombragée d'un grand mouchoir, lui donnant force cerises. Elle eut la langue noire et épaisse, les dents remuaient comme les touches d'un clavier.

L'hiver suivant (1792A.H.), par contre, fut le grand hiver, nul autre jusqu'à celui de 1829 n'en a approché. Il était impossible, disait ma mère, d'attaquer le pain avec un couteau, il gelait dans la maie, à ce point qu'il fallait la hache ou la pique pour le diviser.

Ma mère, s'étant avisé un jeudi d'aller trouver sa mère au marché, fut saisie par le froid à ce point que la douleur la faisait crier; les mains la figure et jusqu'à ses yeux éprouvaient la sensation qu'eussent causé des milliers d'épingles enfoncées à la fois. Heureusement Madame COURTOIS, la fit entrer, la réchauffa avec précaution jusqu'à ce que Maîtresse ANGELIAUME vint à passer.

Presque toutes les vignes de la Touraine et les figuiers furent gelés. Les pierres se fendaient. J'ai vu les hivers de 1822 et 1829 qui furent bien rigoureux, aux dires de ceux qui avaient vu celui-là, c'était bien peu de chose.

Le père ANGELIAUME faisait à moitié le jardin de Madame de RIVIERE. Il avait là son logement, vis-à-vis la grande porte, faisant angle avec le logis principal, grande et belle maison, qui ne reçut aucun changement depuis. Il y avait bien un Monsieur de RIVIERE mais il se montrait si peu, qu'on en parlait presque point.  Madame était la forte tête, elle seule ordonnait alors.

Jusqu'au premier soulèvement de la Vendée, CHINON eut pour garnison un régiment de carabiniers. Madame de RIVIERE loua la maison au maître de camp. Je ne sais à quel grade ce nom correspond? C'était une homme de grande chère et de bonne humeur ; sa table avait toujours douze couverts, presque toujours occupée par Messieurs les Officiers ou quelque personnage de la ville. Un jour que son cuisinier avait servi un grand nougat en forme de turban, il se fit apporter sa robe de chambre. On trouva trois queues de cheval qui furent mises au bout d'une perche, la société se drapa dans des rideaux à ramages et l'on fit la procession dans les allées du jardin et par la cour avec force éclats de rire. Mon Maître de Camp laissa choir son turban à la grande satisfaction de ma mère et de son frère qui trouvèrent les morceaux excellents, quoiqu'un peu saupoudrés de sable.

Madame de RIVIERE habitait pendant ce temps la maison de campagne à Rivière, sa seigneurie, célèbre par sa NOTRE-DAME qui avait eu la faveur de partager avec  NOTRE-DAME de PARIS les dévotes offrandes de LOUIS XI.

Madame de RIVIERE avait-elle conservé un pied-à-terre à sa maison de ville, ou retrouvait-elle Messieurs les Officiers à Rivière? Toujours est-il que l'un d'eux, vit, aima et fut aimé de l'une de ses filles. Elles étaient trois, l'une déjà religieuse, les deux autres devaient le devenir, c'était la volonté de Mme leur mère. Elle avait un fils et trouvait qu'il n'aurait pas trop de tout le patrimoine pour soutenir la splendeur de la Maison. On lui acheta un brevet de Lieutenant, dont il ne fit aucun usage; la Révolution éclata, la mère le fit émigrer.

Monsieur de Carrère, officier de carabiniers, avait fait sa demande mais il avait été refusé, mais, là, de manière qu'il comprît qu'il serait inutile d'insister. Je ne sais si la Demoiselle conta ses peines à Maîtresse ANGELIAUME, ou si ce fut Monsieur de Carrère, ou tous les deux, ce qui est sûr c'est qu'à eux trois il concertèrent un enlèvement.

C'était chose grave avant 89 quant aux Lois, cela l'était encore plus quant à l'honneur et à l'avenir de la jeune Demoiselle qui n'avait d'autre garantie que la probité supposée d'un jeune homme amoureux, mais ma grand'mère y pourvut.

Deux heures après soleil couché, ma mère entra en scène, dans l'acte important de la vie de Mademoiselle de RIVIERE. C'était un rôle muet ce qui a bien sa difficulté pour une petite fille, mais ce qui aida à son succès c'est que la petite le joua sans le savoir.

Voici ce que fit ma grand'mère, cela me semble fort habile. Après avoir donné la symétrie voulue aux barbes de sa coiffe, ajusté les plis du fichu et fait assurer que la pointe reposait bien sur l'épine dorsale, ma grand'mère prit sa thérèse; il fut bien évident pour ma mère que sa mère allait sortir, un chien familier ne s'y serait pas trompé.

Ma mère dit : où allez-vous Maman? je vas avec vous. -Si tu veux....ah! mais non! reste ici plutôt, il faudrait aller vite, et puis c'est loin. - ah! Maman, laissez moi aller, dites, j'irai aussi vite que vous, que je mette seulement mes souliers, vous verrez comme j'irai. - ah! oui! tu iras de la langue.

Se disposant toujours à sortir : - comme dimanche quand je t'ai emmenée voir la tante de St Louen, à chaque instant il fallait s'arrêter pour te laisser respirer. - C'était de parler, Maman!, c'était de parler en montant! et s'avançant pour sortir: - je ne parlerai pas! Sans se retourner : - en es-tu bien sûre? - ma parole d'honneur! riant : - voyons si cela est possible! mets tes souliers! frappant dans ses mains: - ah! je vais y aller, je ne soufflerai pas un mot ! mais maman si vous parlez il faudra bien que je vous réponde, cela ne comptera pas?  - Faisons nos conventions, dépêche toi donc, tu parleras quand je te dirai : "nous sommes rendus" tu entends bien ?  -Oui maman quand vous direz "nous sommes rendus". Oui et si je te dis quelque autre chose, tu ne dois pas répondre du tout, nous verrons qui parlera le moins. - Me voilà prête maman, - alors viens, attention, je souffle la chandelle, une fois soufflée, nous ne parlerons plus, - Oui!

Ma mère tint parole, elle ne dit rien , sauf les interjections de rigueur quand elle heurtait une pierre ou passait près d'un gros chien.

Arrivées près d'une voiture stationnaire, ma mère se sentit retirer brusquement la main qu'elle tenait, une portière s'ouvrit, elle se trouva seule sur la route de Tours devant le pavillon CLEMENT. Avant qu'elle ne fut revenue de sa surprise, sa mère était près d'elle, toujours revêtue de sa thérèse à capuchon, qui la prit par la main et la conduisit chez une amie qu'elle avait par là. A la porte elle dit la parole qui permettait à ma mère de parler.

Les enfants dorment volontiers la nuit en marchant, surtout quand rien ne les occupe. A peine entrée ma mère s'endormit profondément, elle avait concouru à l'enlèvement, et n'en dit rien pour la meilleur des raisons.

Voici ce qui était arrivé : la jeune Demoiselle était dans un bûcher attenant à la pièce où ma grand'mère faisait ses apprêts pour sortir. Quand elle souffla la chandelle, la jeune Demoiselle munie d'une thérèse, comme ma grand'mère, avec une robe de même couleur que celle de  ma grand'mère, prit la petite fille par la main et gagna la route par le vieux marché; Ma grand'mère sortit un peu après mais arriva la première puisqu'elle prit par la montée du puits des bancs. Elle trouva donc la voiture de Mr de CARRERE, et une sienne tante, donna une lettre pour son frère de Tours, leur enjoignant de descendre là, plutôt qu'à l'auberge et de lui écrire dès qu'ils seraient en sûreté.

Cette tante, ma grand'mère l'avait vue préalablement à l'Hotel-du-Chêne-Vert où elle était descendue. Ce fut sur la certitude de cette parenté et avec la promesse que la jeune personne ne la quitterai pas un instant, jusqu'au consentement de ses parents au mariage qu'elle avait consenti à faire réussir le complot. C'était bien mené comme on voit.

Le lendemain Madame de RIVIERE jeta les hauts cris. S'adressant aux autorités civiles, à la maréchaussée,  mit son cocher, son garde en campagne, gourmanda son mari, mais sans réussir à le mettre en mouvement pour retrouver sa fille. Eh! Madame de Rivière lui dit-il, ce sont vos affaires, voilà ce que c'est de vouloir pas marier les filles! elles se marient sans vous!

La Révolution ouvrit les couvents, deux filles de Rivière qui étaient aux Ursulines, se retirèrent en Espagne, dans un couvent de leur ordre.

Le mariage de celle qui restait devenait d'autant plus possible qu'on ne pouvait plus penser à en faire une religieuse, et, le droit d'aînesse étant d'autre part aboli, la fière Dame se décida à donner sa bénédiction et le moins de dot possible. Les époux ont fait un bon ménage et ont vécu jusque vers 1830.

Des paysans m'ont raconté que le mari était grand chasseur, qui ne partait jamais de chez lui sans mettre une bouteille d'eau-de-vie dans sa carnassière, qu'elle était toujours vide quand il rentrait, mais comme il avait l'habitude d'en faire part aux vignerons qu'il rencontrait dans sa tournée, causant volontiers avec eux , et que du reste il ne s'enivrait pas, personne n'y trouvait à redire.

Le soulèvement de Vendée occasionna le passage de nombreuses troupes à CHINON. Un dimanche, pendant l'office, un Général, je n'ai pas su son nom, eut la fantaisie de rentrer à cheval dans l'église de St Maurice. Je laisse à penser quel mouvement cela fit, quelle épouvante pour les femmes, et quel scandale. On entre pas facilement dans une église dans un pareil moment: les bancs les chaises, l'assistance et peut-être la résistance du cheval font obstacle.

Le Curé était un majestueux vieillard, il s'avança vers la porte apostropha le grossier personnage qui recula. A peine le calme était-il rétabli, qu'on vit le Général entrer par la petite porte, se diriger vers la chaire, qui est proche et y monter.

Plusieurs personnes s'enfuirent pour ne pas être témoins de la profanation, mais peu, la curiosité ou peut-être la crainte, fit demeurer la plus grande part. Il dit que de cette chaire d'où descendait le mensonge et l'erreur, lui, allait faire entendre la vérité. On devine ce qu'il a du dire. Mais pour ce qui est de l'art il s'en est bien tiré aux dires des assistants.

Peu de temps après le club organisa une fête civique; les enfants aiment les fêtes quelles qu'elle soient. Ma mère l'avait trouvée superbe. La fête eu lieu à la prairie de St Même. Le cortège partit de la place de la Liberté, après avoir fait un tour de l'arbre, au chant d'un hymne de circonstances. En tête marchait un peloton de la Garde Urbaine, avec sa musique, puis le char de la Liberté, de la Raison, de l'Agriculture, puis un attelage de charrue, puis des choeurs de jeunes filles vêtues de blanc, couronnées de fleurs, des rameaux à la main, puis des autorités, le bureau du club , les choeurs de jeunes garçons également couronnés de fleurs, puis un coffret : "le tombeau des abus", suivis de trois moines ou curés, de ci-devant nobles.

Une tribune était disposée qui fut entourée par le cortège. Arrivé à la prairie, un orateur fit un discours où il honorait l'Agriculture et les arts utiles à la vie et au bien-être des citoyens. Je ne sais quel personnage traça un sillon. En fin et c'était le plus important de la cérémonie, on plaça le "tombeau des abus" devant le Tribunal. Le curé Macelin prenant la parole au nom de ses collègues présents, monta à la tribune et fit un long discours à l'assistance, demandant pardon de tous les mensonges qu'il avait faits comme prêtre, d'avoir répandu la superstition et l'erreur. Il termina en jetant ses lettres de prêtrise au "tombeau des abus".... Les autres moines ou prêtres présents en firent autant. Le Président du club dit à Masselin : - Je te félicite Citoyen d'avoir eu le courage de dire la vérité, en ton nom et au nom des anciens collègues, tu as avoué tes fautes, qui sont celles de tout le Clergé, la République est une bonne mère qui pardonne à ses enfants repentants. Tous nos concitoyens présents et ceux qui sauront ta bonne action d'aujourd'hui ne devront plus voir en vous les alliés, les instruments de la tyrannie. Appliquez-vous Citoyens à détromper les malheureux encore plongés dans l'ignorance et la superstition, et, comme la lance d'Achille vous guérirez le mal que vous avez fait. Nous le jurons ! dirent les défroqués.

Vinrent ensuite les ci-devant noble : ils dirent beaucoup de belles choses, quelle chose de ce qui s'était dit dans cette fameuse nuit où la Noblesse unie au Tiers-Etat, décida qu'il suffisait à l'orgueil de l'Homme d'être Citoyen Français.(Nuit du août 1789 où la Noblesse abandonna ses privilèges. A.H.)

Masselin, après voir été prêtre constitutionnel, avait fini comme on voit par jeter le froc aux orties ; il était boiteux, et les femmes qui ne connaissaient que les prêtres cachés, avaient fait cette chanson :

 

    "Quand j'aurai cinq sous vaillants

    "j'achèterai un âne

    "un âne avec des paniers

    "pour mener nos sermentiers

    "au diable, au diable.

    "Je mettrai le bossu dans l'un

    "le boiteux dans l'autre

    "et Bénard sur l'entre-bats

    "Pierre Susor les conduira

    "au diable, au diable.
 

Pierre Suzor était  l'Archevêque assermenté de Tours ; Bénard Chanoine débauché de St Même de  Chinon fut pendant la Révolution Secrétaire au District et, plus tard, à la Mairie, jusqu'à la Restauration. Il n'est jamais rentré dans L'Eglise.

Pour Masselin et Joulin, après le Concordat, ils firent la paix avec Elle. On leur imposa pénitence, après quoi, on fit Masselin Chapelain et directeur spirituel des religieuses de l'Hôpital de Chinon où je l'ai vu.

 

Dans l'été de 1790, la Vienne déborda et fit un grand ravage par ses eaux grandes et impétueuses, aussi parce qu' étant tiède elle détrempait les mortiers et crouler les maisons. Mon père (5) alors âgé de quinze ans, connut un grand danger à cette occasion. Ma mère qui en avait dix le vit pour la première fois. Ses parents habitaient une petite maison qui existe encore, à l'angle de la place de la Parrerie(??) et de la basse rue St Etienne. Un mur de six pieds le prolonge du côté de cette rue . Sur le mur mon père et sa mère s'étaient réfugiés, sa chute était imminente, ils furent sauvés par le courage d'un homme qui portait un nom ridicule mais que nous devons vénérer dans notre famille. Il n'a pas laissé d'enfants, que je sache, je connus un sien neveu, encore vivant, ancien Capitaine d'artillerie et comme son oncle hardi et généreux.

L'anxiété était grande parmi les voisins mais personne n'osait aller au devant  des malheureux en danger, tant le courant était rapide.

Monsieur Godichon offrit 25 Louis à un marinier pour tenter avec lui le sauvetage. Le marinier refusa, alors, il monta seul sur la frêle embarcation, à l'usage de nos pêcheurs, une toue, et il réussit à sauver mon père et sa mère. Le mur croula un instant après.

 

Quand les Chouans eurent pris Saumur, alors qu'ils avaient le projet de remonter la Loire, pour aller à Paris y délivrer le Roi, un détachement de leur armée vint à Chinon et y entra sans coup férir. La Garde Urbaine  eût suffi à sa défense, mais on ne connaissait pas leur nombre, et l'on connaissait leur intrépidité. Tous les hommes valides prirent les champs, les femmes seules restèrent. Ces vendéens, me dit ma mère, étaient tristes, sobres et fort pieux.

Un grand nombre était logé chez Madame de RIVIERE , ils avaient le vin et victuailles à discrétion; ils étaient en ville conquise. Ils mangeaient en silence, lentement, comme sont accoutumés de faire les paysans, mais pas plus et pas mieux qu'ils l'auraient fait dans leur maison. Ils ne restèrent que deux jours et ils ne molestèrent personne.

 

Après la prise des Tuileries, un jeune officier de notre pays, poursuivi, entra haletant chez une modiste, c'était la modiste de sa mère. La fille de cette modiste, jeune personne de tête, pousse la porte de la rue, entraîne l'officier en disant à sa mère : -"dans mon lit, nous sommes tes fille malades!.

On entra, la mère fit l'étonnée mais mal, son trouble fit qu'on cherchât dans le magasin, on chercha minutieusement; pendant ce temps-là la jeune modiste se met au lit avec l'officier, très jeune et imberbe, l'affubla d'un bonnet et attendit. Ce ne fut point long, la jeune fille d'un air languissant, demanda à boire à sa mère, ne parut ni surprise ni effrayée, on chercha dans sa chambre comme ailleurs, mais nul n'eut la pensée que celui qu'ils cherchaient pouvait être là. Quelques semaines après, le jeune homme passa en Angleterre.

Il rentra l'un des premiers dès que cela fut possible. Après quelques jours, jours bienheureux où il retrouvait sa mère dans le château paternel, où il avait vécu ses jeunes années, il dit : - vous savez, ma mère, toutes les obligations que j'ai à la fille de votre modiste, si je vis et si j'ai le bonheur de vous revoir, c'est à son dévouement, à sa présence d'esprit que je le dois ; Vous savez combien ce dévouement était alors dangereux... puis sa mère a fait les démarches nécessaires pour ma fuite à Londres, elle m'a fourni l'argent qu'il me fallait pour le voyage.

- Sans doute, mon enfant, nous devons les récompenser et à présent qu'on peut aller à Paris, eh bien, nous irons j'irai les voir, sois tranquille, mon  ami, elles m'ont conservé mon fils, je ne serai pas ingrate.

- Ma mère, je ne doute pas de votre générosité, je serais fâché de vous contrarier, mais vous savez qu'il est des services que l'argent ne peut pas récompenser. C'est mon nom, c'est ma main que je lui offrirai.

- Quoi ! .. te marier avec ... tu plaisantes, cela serait par trop démocratique, est-ce à Londres que tu a pris ces idées là ?

Le mariage eut lieu, les mariés vinrent habiter le Château du Coudray. La noblesse du pays ne voyait pas Madame de la Mote dans les premiers temps de son mariage, mais, plus tard, sachant qu'à part la mésalliance, c'était un ménage excellent, que la dame avait de belles manières, on lui fit visite et elle fut reçue partout avec beaucoup d'honneur.

 

Pendant la Terreur c'était une faute de s' endimancher le dimanche. Le décadi était le jour de repos, et des beaux habits. Ma mère, un dimanche, était sortie avec deux de ses petites amies, elles promenaient et avaient des bonnets blancs, on les entoura, on leur reprocha leur attachements superstitieux, pas bien fort, elles avaient treize ans, elles furent cependant condamnées à donner un baiser à l'arbre de la Liberté et à faire de la charpie le reste du jour.

 

Avant le soulèvement de la Vendée, ma mère fut grandement effrayée un dimanche-soir ; alors Chinon possédait encore la dernière garnison qu'elle eut, les superbes carabiniers. Un de ces estimables guerriers, nommé Valet, était le serviteur avoué de la femme de chambre de Madame de RIVIERE. Il faisait un soir sa cour près du feu de la cuisine, ma mère était présente, on sonna, le galant s'offrit pour aller ouvrir; Manette (toutes les filles s'appelaient alors Manette à Chinon) le retint par la main, et invita ma mère à y aller, mais d'aller doucement. On sonna de nouveau, ma mère traverse le corridor, la cour, ouvre, jette un grand cri et arrive éperdue dans la cuisine. Un autre carabinier, jaloux disait la soubrette, pensant que Valet viendrait ouvrir, s'était déguisé en loup-garou : queue, cornes, pelage, rien n'y manquait.

Ce Valet n'est point revenu comme il l'avait promis, peut-être par la plus forte des raisons, il laissai un souvenir vivant....

Nous avons une famille de ce nom là, dont le chef a épousé Louise Bouvet, fille aînée du très aimable, très excellent père Bouvet, notre ancien voisin, lequel chef n'est autre que le fils putatif du carabinier.

Madame de RIVIERE fut emprisonnée, elle aussi, et ne sortit qu'après la chute de ROBESPIERRE. Ma grand'mère avait eu la garde de l'argenterie et des bijoux mis par le père François, sous les pavés de l'écurie à l'âne. Il est à remarquer que Mr de RIVIERE ne fut pas inquiété.

Le dernier supplicié, avant la guillotine, fut un cadet aux carabiniers, nommé BOURAU, il fut roué, ma mère et toutes ses contemporaines l'ont vu rouer. C'était alors regardé comme un devoir, pour les parents, de mener les enfants aux exécutions. Le père ce malheureux était de la noblesse, quoiqu'ayant un si vilain nom, il habitait Basse. Basse est dans une belle situation : l'habitation était au levant et à la coupe du coteau qui s'étend du château de Chinon jusque là et qui reprend après l'étroite vallée où coule le ruisseau de Basse pour aller finir à Cravans de Basse. On a la vue à gauche et au nord de la forêt de Gramont et de la Haute Forêt. Pas une maison n'apparaît de ce côté, si ce n'est , et seulement en hiver, les toits du château de Gramont.

Il y a pourtant des habitations humaines, mais elles sont taillées dans le tuf et ne trahissent leur présence que par la fumée qui s'échappe du jardin, toit de ces sortes de demeures, à l'heure où bout la marmite.

De ce côté l'aspect a de la grandeur et la sombre majesté des bois. En face on a le prolongement du coteau dont le sommet, assez grand plateau, est d'une aridité complète, orné qu'il est par des pierres de toutes grosseurs et du gravier, aussi dépourvu de végétation que le jour où il fut apporté là par le dernier déluge. Si le plateau désolé qu'on appelle le camp des gaulois est aride, rien n'est plus frais que le versant ouest de ce coteau, et, en outre, à l'angle sud-ouest de ce plateau, un joli moulin à vent en égaie le paysage au sud de Basse ou à la vallée de la Vienne, large d'une demi-lieue au moins, et les coteaux des roches de St Paul et de la Vauguillon, distante à une lieue du coteau nord, au levant, la vue s'étend sur une foule de villages, sur Bertigoles, l'Ile-Bouchard et s'arrête aux ormes, distant de dix lieues.

Un peu avant la fin honteuse de son fils, ce Monsieur BOURAU, dans un voyage qu'il fit à Paris en ramena une belle : Julie Finta (?) il lui fit bâtir une petite maison sur le chemin haut de Basse à Ste Radegonde au-dessus de l'Olive(?) elle s'y installa bientôt et ne tarda pas à devenir célèbre aux environs par sa bonté extraordinaire, ses caracos blancs, ses cheveux sans poudre et toujours ornés de fleurs ou de rubans; et puis elle déclamait des vers sur les charmes des champs, allait seule par les chemins, parlant à tous les paysans, amie de tous les enfants des environs.

Bien des personnes venaient de la ville dans l'espérance de la voir, les hommes surtout, et surtout Messieurs les carabiniers. La tradition rapporte que charmante aux yeux de tous, elle ne favorisa personne. Elle disparut après le drame qui ensanglanta la famille de son protecteur.

D'abord une montre fut volée par le cadet à un horloger qui habitait rue Haute-St­­Etienne­, au coin de la rue de la Lamproie (depuis cette maison a toujours été habitée par un horloger). Poursuivi pour vol, il se cache à Basse et y tue son frère, (ma mère m'a montré la cour où l'on avait arrêté l'assassin) elle est au nord de Basse dans la campagne.

Basse fut acheté par Mme TURGOT, femme du Ministre, laquelle la vendit à Mr LE NEE(?). Il aimait à édifier des châteaux, il avait déjà construit(XXX)(?). Il l'échangea pour Basse qu'il démolit et y fit construire un moderne et coquet château avec des jardins en terrasses, une serre, une forge, une menuiserie, etc....

 

Madame de RIVIERE était insupportable depuis qu'elle était sortie de danger, elle s'emportait contre les personnes qu'elle supposait adhérer à la Révolution. Elle remboursa, chose honteuse, Mr Legras, garde général sous l'ancien régime, en assignats alors en discrédit d'une somme de cent louis qu'il lui avait prêtée quand elle acheta une lieutenance à son fils. Devenu vieux et dépourvu d'emploi depuis longtemps, ayant épuisé ses ressources il vécut d'aumônes. Madame de RIVIERE mourut sans vouloir réparer le tort qu'elle lui avait fait ; son fils qui vivait il y a peu encore n'a point réparé la faute de sa mère.

Combien alors de rentes amortissables, combien de paiements considérables, s'ils eussent été fait en argent, ont été acquittés avec du papier qui avait pu coûter six francs et en acquittait trente mille.

Les constructions à Basse allaient bon train, Mr LE NEE avait demandé à mon grand'père de venir faire ses jardins, ma grand'mère lui dit d'accepter, et que, de son côté, elle allait prévenir Mme de RIVIERE qu'elle allait la quitter. On l'appela ingrate. Ingrate? dit ma mère, nous faisons votre jardin, qu'avons-nous en paiement? un logement et le droit de vendre les légumes qui ne vous sont pas nécessaires. Quels service m' avez-vous rendu ? Moi, non sans quelques dangers, quand on vint faire ici perquisition, j'emportai chez moi argent et argenterie, à la barbe de la police. Je tais le reste.

Mon grand'père s'installa à Basse où il a du être heureux, très heureux; il avait des jardins à créer XXXXXXX(?) rien, conférant longuement et gravement avec l'excellent Mr LE NEE.

Mère ANGELIAUME menait sur son âne, le jeudi et le dimanche, les légumes au marché. C'était peut-être comme chez Mme de RIVIERE, tout le bénéfice du jardinier; quoiqu'il en soit, cela suffisait, car les époux ANGELIAUME n'ont pas connu le besoin.

François, le fils, était déjà un jeune homme, il était tonnelier. Une nui qu'il était de garde au poste de la Mairie, en compagnie de deux ou trois amis, comme lui de la garde urbaine, il alla frapper à la porte de Bournigaut, cabaretier vis à vis la poste. Le cabaretier qui s'était couché tard, occupé par ces mêmes citoyens de la garde, aurait bien voulu dormir encore, mais mon oncle était entêté, il fallut se lever. L'épouse, cependant, restait couchée. On envoya le Bournigaut à la cave, il fallait du vin blanc pour le tue-verre du poste. On allait à la cave par une trappe qui s'ouvrait au pied du lit. Mon oncle pensa qu'il serait d'un bel effet  de poser un pied du lit sur la dite trappe, en conséquence, ses compagnons, pendant qu'il baissait cette trappe, soulevaient le lit et la dame qu'ils posaient pour un quart sur la lourde porte. l' Homme remonté essaya mais en vain, de s'ouvrir un passage ; il se fâcha, cria, enragea, mais toujours sous la trappe. Le mal fut qu'un voisin médisant pour le moins, s'approcha du soupirail, et, après s'être assuré que c'était Bournigaut qui hurlait dans sa colère impuissante, il l'appela et lui offrit des consolations : il vaut bien mieux, lui disait-il, que tu sois ici et que tu ne puisses pas en sortir.

- et pourquoi? - parce que si tu n'était pas dans ta cave, tu serais sûrement là-haut, dans la chambre, ou, si tu pouvais sortir d'où tu es, tu irais vite à cette chambre, et tu y verrais des choses... enfin il vaut mieux que tu sois où tu es.

Le autre reclus se mit à pousser des cris perçants, à crier à la garde, mais la garde savait qu' Angeliaume et ses amis étaient là et qu'il ne pouvait y avoir que quelque innocente plaisanterie. Voyant que cela ne lui réussissait pas, il cria au feu...on vint à la fin.

Mon oncle et ses complices à quelque temps de là furent condamnés à plusieurs jours de prison. C'était le moins qu'on peut faire, disait mon oncle.

En prison, mon oncle, le bel esprit des vauriens composa des chansons ; on les apprit par coeur, on se fit un sac à chansons; l'un d'eux raclait du violon. Dès qu'ils furent libres, ils allèrent de carrefour en place chantant et vendant leurs chansons. Ce qui m'étonne, disait ma mère, c'est que ces chansons n'aient pas motivé une condamnation, au moins égale à celle qu'ils avaient subie.

Mon oncle, comme je l'ai dit plus haut, aimait assez les querelles, il en avait souvent, puisque outre celles qu'il avait personnellement, il achetait elles des autres ; il est vrai que le prix n'allait guère au-delà d'une bouteille de vin dont il buvait sa part. Une de ces querelles lui coûta la liberté et la vie. Il frappa à la tête Bourgaut, tonnelier comme lui, sur le seuil de la porte de Chevalier, qui tenait auberge à l'enseigne du Croissant, place de la Parerie. Il pouvait mourir d'un coup. François s'enfuit à Tours, et son oncle lui conseilla de s'engager. Alors le régiment était un refuge, il fallait beaucoup de soldats, on prenait tous ceux qui se présentaient, sans qu'il fut nécessaire, comme depuis, du consentement des parents et d'un certificat de bonne conduite. Une fois là, les poursuites cessaient, à moins, je pense, qu'il se fut agi d'un crime.

Il faut qu'on sache que mon oncle, loin d'être honni et méprisé, était fort à la mode, presqu' un héros.

Les moeurs ont bien changé : alors il y avait des rixes et des petites guerres de quartier à quartier : le bourg St Jacques contre la ville entière et St Etienne contre St Maurice. Les armes étaient les poings et quelquefois les bâtons. On commençait par se pousser et puis les coups de poing trottaient ; les enfants d'abord et puis les frères, les cousins plus grands, puis, jusqu'aux pères.

Il n'y avait pas une fête de village, et il y en avait comme aujourd'hui tous les dimanches à la belle saison, sans qu'il n'y eut une bataille.

A cette époque de 1794 à 1800, cette inimitié fut renforcée par la sottise d'un officier en retraite. Il enrôla dans un genre de société secrète les jeunes gens de la ville, il les nomma "branchus", tous avaient une branche d'acacia tatouée sur un bras. Ceux du faubourg St Jacques pendant l'effervescence révolutionnaire, s'étaient laisser nommer par je ne sais quel érudit, les "gracchus",  tribun du peuple après la défaite de Caïus et de son parti.

Ces Gracchus étaient regardés par les branchus comme des bobouvistes et on les traitait en vaincus. Les branchus représentaient apparemment le parti vainqueur. C'est une bien belle chose que de tenir pour les vainqueurs, on a pour soi la police, les timorés et les dévots du pouvoir.

Ces pauvres Gracchus ne pouvaient plus venir à la ville , que par groupes nombreux, de même qu'il n'était pas possible à un branchu de passer le pont sans être roué de coups.

Un dimanche, c'était l'assemblée de St Lazare en 1798, Messieurs les branchus se concertèrent de bonne heure, pour s'entendre sur les moyens à prendre ; il s'agissait de passer à travers le faubourg deux fois avec le moins de coups possible. On disait que les Gracchus avait entraîné dans leur parti les gars de St-Lazare et de Parilly. Il se pouvait que ceux des Roches-St-Paul , ceux de Cinais, ceux de Seully formassent une ligne contre les vainqueurs. Les branchus, en cette occurrence, malgré leur courage, infailliblement seraient écrasés. On s'échauffa, le Président improvisé proposa de jurer, sur la branche d'acacia, qu'on irait à St Lazare, vienne que vienne. On jura, comme il convient toujours en pareil cas.

A quatre heures, nos braves gars partent bras-dessus bras-dessous en chantant. Le soeurs, les bonnes amies suivaient, toutes ouvrières, elles avaient des ciseaux qu'elles déposaient le samedi, pour ne les reprendre que le lundi. Ce dimanche là les ciseaux étaient à la place accoutumée, attachés par un ruban de laine au cordon du tablier.

On dansa d'abord, cependant branchus et gracchus échangeaient des mots qui visaient au sarcasme ; les prudents racolaient pour leur parti. De mêlés qu'on était, peu à peu on se rangea, on se forma en deux camps ; il suffisait d'un mot blessant dit par les branchus à ceux de la campagne pour qu'ils se missent contre eux.

Ce mot fut dit ou non, mais à sept heures, une mêlée générale, un véritable combat à l'antique, moins le fer, avait lieu. Les plus anciens assistants n'avaient jamais rien vu d'aussi terrible dans son genre. Les Gracchus étaient doublés par leurs auxiliaires ce qui les rendait égaux en nombre à leurs attaquants.. Alors la grande gloire du Sexe, le génie féminin, montra ce dont il était capable. Alors la culotte, puisqu'il faut l'appeler par son nom, était retenu sur les hanches par la chaînette. (La chaînette était un lacet qui donnait à la ceinture de la culotte la juste longueur nécessaire) les culottes étaient quelque peu bouffantes. Les demoiselles de Chinon avaient chacune des ciseaux. Sur un signe convenu, elles s'étendirent, tournèrent l'ennemi, attaquant une à une, prudemment de peur des horions, et coupèrent les chaînettes.

Qui aurait pensé à cela? les idées qui réussissent sont revendiquées par tant de monde qu'on ne peut les attribuer à personne. Celle-ci était tout simplement sublime.

Les chaînettes coupées, les Gracchus étaient vaincus, forcés de retenir les culottes d'une main, que pouvaient-ils faire de bon avec l'autre ? Ils faiblirent, quelques uns dans le feu de l'action, s'aperçurent un peu tard que la chaînette ne tenait plus. Le combat se ralentit puis cessa faute de résistance. On rit dans les rangs , des branchus s'entend, et quand on rit on ne se bat plus. Il y eu telle couturière qui se vanta d'avoir coupé cinq chaînettes, une autre deux, d'autres n'avaient rien coupé. On comprend que ce n'est point facile, vu le mouvement continuel de ces sortes de combattants.

Ma mère était là, je l'ai vu rire de bon coeur avec ses amies de ce temps-là, au souvenir de la journée des chaînettes.

Elle sauva à elle toute seule, à cette époque Fleurion, le rechignou. C'était à la porte du château, les coutaudiers lui avaient passé les jambes et un partie du corps par une embrasure à canon du rempart, la tête seule paraissait. On dansait alors au château, ce dimanche-là. Ma mère et ses amies s'y rendaient, elle vit le péril du pauvre Fleurion, s'élança et le saisit par les cheveux réunis en arrière par un ruban, selon la mode du temps; bien des fois ce rechignou qui riait à l'occasion, lui a rappelé ce signalé service devant moi.

 

Mon père, Vincent VIAU (1776-1816 A.H.)(5), était le septième et dernier enfant, tous garçons. Mon père était sabotier, il était de La-Tour-St-Gelin en Touraine, ses frères étaient tisserands, il doit nous rester des parents dans ce pays. L'un d' eux milicien par le sort, tardait à partir; deux gendarmes vinrent pour lui rappeler qu'il fallait joindre le contingent. - Tout à l'heure! leur disait-il par son étroite fenêtre de tisserand, je finis ma pièce, après je suis tout milicien. Les gendarmes en attendant, abattaient quelques noix d'un magnifique noyer qui ombrageait la cour de ses rameaux ; il avait été planté par mon trisaïeul (8).

Alors c'était assez l'usage, à la campagne, dans les bourg et les petites ville d' être à la fois cultivateur, on labourait son champ la saison venue, puis l'on retournait qui à sa toile, qui à ses sabots ou au charronnage. Il y avait dans la cour ce que l'on trouve dans la cour d'un paysan ; par aventure une charrette était démontée. Les gendarmes réussissaient peu dans leur entreprise sur les noix, ils entretenaient le milicien de la nécessité de se rendre à son poste ; - attendez, Messieurs les gendarmes, dit-il, je vais vous en abattre, et, prenant un essieu de char par un bout, il s'en servit comme d'une gaule pour gauler les noix. Les gendarmes se regardèrent et convinrent qu'on devait des égards à un jeune homme si poli, en conséquence, on le laissa finir sa pièce.

 Ma grand'mère paternelle, Madeleine Matrais (6), avait un cousin nommé Delache, dont j'ai connu le fils et le petit-fils, il demeurait en haut de la Braiche, il était cultivateur et à son aise.

Des six frères de mon père je n'ai connu que l'aîné, il a vécu une longue vie. J'aimais à causer avec lui du temps passé, il parlait volontiers et agréablement ; il était sabotier et quelque peu jardinier. Son père allait tous les jours entendre une messe basse aux Augustins, il avait coutume de dire qu'un ouvrier qui allait à la messe faisait autant d'ouvrage qu'un autre.

Mon père, disait mon oncle,(6 et 5) par suite de ses habitudes de dévotions, était connu des Pères Augustins. Je devins Enfant-de-choeur pour les Révérends et peu à peu, pour une chose ou pour une autre, je ne quittais bientôt plus le couvent. J'aidais le jardinier, le sommelier, je portais les messages.

J'en portai un au Père Capucin. Le portier m'ayant dit que je trouverais le père gardien au fond de la cour, je m'avançai et ne vis rien que l'entrée des caves. - Etes-vous là, Père Gardien ? point de réponse, j'avançai cependant, et j'entendis un petit bruit, un chuchotement, mes yeux s'étaient suffisamment faits à l'obscurité, j'avançai toujours, enfin je vis une robe. Je dis - Mon Révérend, je vous apporte une lettre de la part.... J'avançai , la robe cherchait à fuir, mais impossible d'aller plus loin. Je vis deux robes, une de Capucin, une de femme. - Petit, dit le Frère, (c'était un simple frère), Madame est une personne de mon pays, qui est venu me donner des nouvelles de ma famille, je l'ai fait entrer ici pour causer, n'en parles pas au Père Gardien. - Non, dis-je, je viens pour un message, où est-il le Père ? - Au réfectoire, vas et ne dis rien - Non, non!

Je ne dis rien au Père Gardien, mais revenu aux Augustins, passant près du jardinier, je lui fit signe que j'avais à lui dire un secret, il s'approcha, nous entrames dans un bosquet, et, je lui dis tout. -Une femme ? - Oui, c'est contre la règle, hein ? - Une femme et que lui faisait-il ? -  Il lui demandait des nouvelles ! - Sot ! à cet instant une main se lève, retombe, quel soufflet !... Je ne crois pas que pareil soufflet fut jamais donné et reçu. C'était Monsieur le Prieur, il avait entendu, il était furieux, il me fit des menaces terribles, au cas où je parlerais de nouveau de cette affaire, il emmena le jardinier qui avait évidemment grand peur.

Je ne sais, disait ensuite mon oncle, si le Père Gardien fut averti, mais j'ai bien su depuis qu'on avait mis la femme à la porte, mais seulement la nuit, de peur qu'on ne la vit sortir. Elle était de Saumur, c'était une effrontée, au lieu de courir sans se retourner, cacher sa honte, elle descendit au vieux marché, se fit servir à souper à l'auberge, dit qu'elle était aubergiste à Saumur ; sans dire toute la vérité, elle fit bien voir qu'elle venait des Capucins.

Une autre aventure qui eut des suites plus funestes arriva aux Augustins à un garçon dont je ne me rappelle pas le nom. Je sais seulement qu'il était du côté de St Martin, venait au couvent scier, fendre le bois, ou pour aider le frère qui présidait aux cuisines, à la cave. Il lui arrivait parfois quand son bois était dur, noueux,  de dire : - c'est le diable !, ou, - que le diable t'emporte ! Un jour, un des moines qui maintes fois lui avait dit de ne pas jurer, qu'outre l'offense à Dieu, il y avait péril, que le diable pouvait venir, quand il invoquait son nom maudit. Comme le gars ne paraissait pas convaincu, le moine s'emporta, assurant avec menace, que le malin viendrait, pour sûr, s'il continuait à jurer par le démon et qu'il emporterait le bois, ou lui-même, selon qu'il en aurait fait le voeu.

Le pauvre garçon fendait encore du bois noueux, difficile à partager ; le coin au lieu de s'enfoncer davantage sautait en l'air à chaque coup de maillet. C'était une de ces culées qu'on ne sait pas par où attaquer, auquel cas le fendeur se met à jurer par tous les diables... il jura, le diable apparut avec queue et cornes, secouant une torche dont la vapeur suffoquait.

Le pauvre garçon appela à son aide,  mais d'une voix si faible et étranglée que personne ne vint ; en reculant il tomba à travers ses bûches. Le diable se pencha sur lui secouant toujours son feu de soufre. La frayeur avait tellement décomposé les traits du malheureux jeune homme, que le diable jugea à propos de se retirer au plus vite. On donna des secours, on chercha à rassurer le pauvre garçon, mais il avait bien vu le démon, le Révérend Untel lui avait dit qu'il viendrait.

Rendu chez lui avec l'aide du jardinier, il se mit au lit, une fièvre de délire lui montrait sans cesse l'horrible apparition, sa raison ne pouvait point combattre l'illusion, la fraude, puisque comme les quatres cinquièmes de ses concitoyens, il croyait au diable et à son apparition possible. Il en mourut.

L'opinion générale fut que le moine qui avait menacé de la présence visible du mauvais ange l'avait invoqué et forcé à paraître par le pouvoir armé du grimoire.

L'opinion bien arrêtée du Prieur et du public qui bientôt devait faire la Révolution, fut que le moine avait joué une mascarade pour réaliser sa menace. Il fut sévèrement tancé par le Prieur et ce fut tout. 

 

Quelques années avant, alors que Madame Enault était Jeune fille, une autre apparition causa également la mort d'un jeune homme. Notre bonne vieille Maîtresse d'école nous raconta qu'une veille de Noël, étant à la veillée chez le serrurier, qui avait l'entretien de l'horloge du château, lequel demeurait au grand caroué  de St Maurice, dans une haute et ancienne maison, faisant face à la rue qui descend à la rue basse et au pont (maison où avait logé Jeanne d'Arc). La veillée était gaie, animée par la main chaude et le colin-maillard, le fils de la maison, grand garçon de vingt ans, en oublia qu'il avait à remonter l'horloge ; ce ne fut que quand on cessa les jeux pour aller à la messe de minuit, que, rappelé à son devoir par le père de famille, il s'achemina non sans peine vers la tour de l'horloge, bâtie du vivant de Charles VII. Les voisins et les amis du jeune serrurier s'offrirent pour l'accompagner, il avait peur, mais on avoue pas qu'on a peur, à vingt ans, devant les demoiselles et des hommes ; on lui promit de l'attendre pour aller à l'église, il promit d'être prompt, il revint mais pâle, agité, les yeux hagards. - Qu'as-tu, dis sa mère, - J'ai vu, oh, j'ai vu... et il s'évanouit.

Il avait vu trois rois, avec des couronnes d'or, et de longs manteaux, ils dansaient une ronde, ils l'ont entouré, ils avaient des langues de feu. Comme le fendeur de bûches des Augustins, il en mourut quelques jours après.

 

Mon grand'père paternel(Marc Viau A.H.) (6) mourut en 1793. L'aîné de ses fils était alors en Vendée, comme Garde National, mon père était seul à la maison avec sa mère. Ses frères étaient  à l'armée ou morts. L'un d'eux (5) disparut en Espagne, on n'a jamais su officiellement ce qu'il était devenu. Seulement un prêtre réfugié, prisonnier de guerre (je ne sais si c'était pendant  l'invasion de 1808 ou pendant l'insurrection dont Minho était le chef en 1822) à l'Isle-Bouchard, dit l'avoir enterré à Irun, près de St Sebastien, capitale du Guipuzcoa, que j'habite en ce moment.

Ma grand'mère (Madeleine Matrais A.H.)(6) d'après ce qu'on m'a dit, n'était pas une femme d'ordre et d'économie, outre la maison dont j'ai parlé, où, deux ans plus tôt, elle et mon père coururent un si grand danger, elle avait un clos magnifique planté de vignes, sur l'emplacement du château  que fit bâtir Henri II , Roi d' Angleterre ce qui lui fit bâtir le pont à XXXX  pour faciliter ses fréquentes visites aux nones de Fontevrault. Elle avait un autre clos, sur le sommet du coteau de St Martin. Avec un peu d'industrie, elle aurait conservé son bien, d'autant que mon père était déjà ouvrier capable de gagner, sabotier comme son père.

Elle n'en fit rien ; mon père,  peut-être pour cette raison ou peut-être par l'entraînement qui poussait toute la jeunesse de ce temps là, s'engagea. Les registres des enrôlements volontaires eurent un nom de plus dans leurs feuillets.

 Vincent VIAU(1776-1816A.H.) (5), il avait 17 ans, alla rejoindre un régiment de cavalerie qui se formait à Saumur. Il fut trompette. A quelque temps de là, il était à  Bressuire et par hasard son frère aîné s'y trouvait comme Garde Urbain. Il n'y avait que trois mois qu'il était militaire, ayant plus à s'occuper de son instrument sonore que de son sabre, quand il eut un duel.

Un jour qu'un saltimbanque était en représentation sur la place de Bressuire, le jeune trompette, au premier rang, regardait. Un gendarme, très bel homme, lui ordonna en des termes peu respectueux, et qui faisaient allusion à sa jeunesse et à sa taille peu élevée de lui laisser sa place.

Mon père répondit lentement, sans colère, en peu de mots et ne céda pas sa place, mais il dut se battre en duel. A 17 ans, jeune homme de cinq pieds au plus, en face d'un géant familiarisé avec les armes et le duel, assez méchant pour insulter un camarade presqu' enfant dut être un vilain quart d'heure pour mon père quoiqu'en ait dit mon oncle.

Le jeune trompette fit belle contenance, et au bout de quelques bravades, de grands coups qui ne fendaient que l'air, le Goliath tombait traversé par le large sabre de chasseur.

Je n'ai point ouï dire que mon père eut jamais un autre duel, son affaire du donner à réfléchir aux ferrailleurs, puisque d'après ce qu'on ma dit de lui, il ne devait ni les provoquer, ni les rechercher. Son surnom au régiment était l'espiègle.

Dans la maison où il était logé à Bressuire, il y avait deux jeunes filles, deux soeurs, il faisait la cour aux deux soeurs, pas assez secrètement, elles étaient jalouses l'une de l'autre. Ma mère se rappelait leur nom quand elle me raconta l'anecdote en 1849.

C'était peut-être la première aventure amoureuse du jeune trompette et l'on oublie ni les noms ni les circonstances en pareil cas.

Après un court séjour en Vendée, il alla à l'armée d'Espagne, puis à l'armée d'Italie qui ne quitte plus que pour se rendre dans son pays après sept ans de service. Au bas de sa feuille de route je lis :
 

ARMEE DE TERRE

Cavalerie Légère - 8ème Division

7ème Régiment de Chasseurs à Cheval

2ème Escadron - 6ème Compagnie

 

Nous soussignés, Officiers, sous-officiers, Brigadiers et Chasseurs, composant le dit Escadron et Régiment, certifions à tous ceux à qui il appartiendra que le Citoyen Vincent VIAU, Chasseur au dit Régiment et Compagnie est dans le dit Régiment depuis le 23 Ventose, An IIème de la République et que depuis cette époque, il a toujours bien fait son Service Militaire en bon et brave républicain, qu'il a donné des preuves de son attachement et de sa bravoure en tous temps et qu'il ne nous est jamais parvenu aucune plainte contre lui. C'est pourquoi nous attestons et délivrons le présent certificat pour lui servir et valoir.

Fait à Arles, le premier jour complémentaire, l'An 7ème de la République Française, Une et Indivisible.

 


Suivent une cinquantaine de signatures et un post-scriptum qui explique que Vincent VIAU quitte le Régiment parce qu'' ayant été blessé à Ste-Marie-de-Capoue, pays de Naples, par l'ennemi de deux coups de sabre, il ne peut continuer son service".

C'est à la main droite qu'il fut blessé, ayant saisi de cette main la hampe d'un drapeau qu'il enlevait à l'ennemi.

C'était l'été, sa blessure paraissait incurable. Pour garder sa main qu'on voulait couper, il promit à un jeune chirurgien sa montre qui était en or et à répétition ( dépouille  xxxx d'un chef de lazzaroni).

A force de soins la blessure se cicatrisa et mon père pu garder sa main mais il en tirait peu de secours, le médium et l'annulaire ne pouvant ni serrer ni se mouvoir.

Outre la montre qu'il donna de bon coeur au carabin, il revenait sur un superbe cheval pris aussi sur le champ de bataille de Naples.

Il garda sa monture, mais, au Simplon comme il descendait une rampe difficile, le cheval glissa  et tomba dans l'abîme ; mon père marchait ayant la bride passée au bras et les mains dans ses poches, heureusement il pu dégager sa main et la bride glissa. De tous les dangers qu'il avait courus aucun ne l'avait autant impressionné.

Arrivé à Chinon, il ne lui restait plus qu'une carabine. Elle était si belle qu'il l'échangea plus tard contre un noyer qui valait bien 200 fr..

L'Etat avait alloué à mon père une pension de retraite de 236 fr.

Quelques jours après son arrivée, il passait avec plusieurs jeunes gens,. Plusieurs jeunes filles dont ma mère était, les regardaient passer.

Quel est celui-ci ? dit-elle en le désignant. Quelqu'un dit : C'est Vincent le fils de la défunte mère VIAU qui revient de l'armée. - Ah! dit l'une, de qui sera-t-il le galant celui-ci ? - Ce sera mon galant, dit ma mère, elle avait vu cela dans un coup d'oeil. Effectivement à la première fête ou assemblée, ce fut ma mère qu'il invita à danser et bientôt il fit sa demande de mariage au père François, mais le père François avait dit ceci :

Mon Père frais arrivé de l'armée, se promenait sur la place, un jeudi, jour de marché, vis à vis la Maison Commune, avec je ne sais quel Monsieur ; ils passaient et repassaient devant des bottes d'osier qu'un paysan de la vallée avait mises en vente.  Je suppose que le citadin s'enquerrait à mon père de la campagne d'Italie, de Rome, de Naples, toutes choses qu'un bourgeois aime à entendre décrire. Mon père, sans ralentir son pas, ni sa parole, tira un scion d'osier et l'agita comme une badine ; Le paysan eut le mauvais goût de se plaindre. Mon père faisait toujours les cent pas, vis à vis du paysan qui toujours récriminait. Mon père impatienté, le cravacha quelque peu de son propre brin d'osier. Le père François rappela ce fait au jeune homme, cela était de nature à donner mauvaise opinion de lui. Pourtant il finit par donner son consentement.

J'avais 4 ans et 3 mois quand mourut mon père (1816 A.H.). Je ne me rappelle sa personne qu'en deux circonstances : Un soir, il était assis vis à vis la porte, lui le Père Bouvet, ma mère et une autre personne. Leurs chaises étaient adossées à un lit, dans le sens du côté ; moi, j'étais à quatre-pieds, la tête tournée vers la rue et les mains sur le seuil de la porte. Lorier, un enfant de mon âge, fils du Maréchal-ferrant et mon voisin me disait : -  je parie que tu ne jures pas comme moi ! et il jurait et moi de répéter. Mon père ou ma mère m'ordonna de cesser, mais excité par l'autre, je continue de dire : -sacré nom de Diou! Mon père se leva alors, je m'en rappelle dans cette circonstance, comme si c'était hier, ses yeux bruns courroucés, ses forts sourcils, son nez grec plutôt petit que grand, son menton bleu de barbe, et ses favoris bruns et touffus, le teint quelque peu brun et ses joues fermes et colorées, sa bouche bien faite. Il portait ce jour là une veste ronde à collet droit, en drap gris, un gilet de velours commun rayé de jaune et de noir, de petites guêtres de cotonnade rayées bleu et blanc et un pantalon pareil. Il me donna le fouet. Le Père Bouvet parla pour m'excuser. Il n'était plus temps, je méritais une correction car je savais que je faisais mal, sans vouloir reculer devant la provocation de mon camarade.

Les défis m'ont porté malheur trois fois pendant mon enfance, la seconde fois d'une façon plus fâcheuse, la troisième encore plus que la seconde, mit ma vie en péril.

La seconde circonstance dans laquelle je me rappelle mon père fut la Fête-Dieu. A cette occasion il avait revêtu son costume de Garde-Champêtre, il était vert avec des liserés rouges, et de grandes guêtres de drap noir. Ce costume me paraissait superbe. Je me le rappelle devant la croisée arrangeant sa cravate et se disposant à sortir. Mais, dans cette circonstance, je me rappelle plus les guêtres que l'habit et visage. Pourtant je me rappelle que ce visage était gracieux sinon riant et qu'on le complimenta sur sa bonne mine et que ma mère appuya sur le compliment.

Quand mon père se maria il avait repris son métier de sabotier. Pendant deux ans que cela dura, il ne quitta guère ma mère. C'était, m'a-t-elle dit bien des fois un bon ménage que le leur. Elle avait obtenu de lui qu'il ne fumes plus (on ne fumait gère, alors, qu'à l'armée. Aujourd'hui c'est bien différent).

Ma mère avait été à l'école, elle avait appris à lire mais à écrire point. Mon père était également un illettré. Un maître d'écriture vint donner des leçons à ma mère, cela dura peu, car quand venait l'heure de la leçon, elle était saisie d'un grand ennui, et, quand entrait le Maître, la migraine entrait avec lui. Elle supplia son mari de renoncer à son idée de lui faire apprendre à écrire. Mais, vois-tu, disait-elle, j'en ferai une maladie, c'est sûr, si ce Monsieur continue de venir ici. Le mari était jeune et bon, il aimait c'est tout dire. Le Maître d'écriture fut remercié. Ma mère était pourtant intelligente, douée d'une bonne mémoire, aussi adroite de ses doigts qu'une autre, elle n'a pas pu apprendre à écrire.

Son fils aîné (4) fut le héros de ses classes tant qu'il resta au collège et de bonne heure eut une jolie écriture et orthographe bien. Ma soeur (4) qui est adroite de ses mains comme une fée, ne sut écrire lisiblement qu'à vingt ans. Pour moi je n'ai jamais pu apprendre l'orthographe.

Mon père, par suite de sa blessure avait une grande faiblesse dans sa main droite, en taillant un sabot, sa hache s'échappa et le blessa au pied. Cette blessure fut longue à guérir, cela pouvait se renouveler. - Mon ami, lui dit ma mère, il y a à Ligré une place de Garde vacante, personne n'y a plus droit que toi, il faut la demander ! - Demandes-la pour moi, si tu veux, dit mon père. - A l'instant, dit ma mère.

Elle fit une demi-toilette, sortit, et bientôt elle rentra avec la promesse que la place serait donnée à son mari.

A quelque temps de là, il y avait gala chez un riche cultivateur de Ligré. Après dîner on joua aux cartes, une discussion s'éleva, Mr le Curé, homme jeune, haut en couleurs dit : - Monsieur VIAU, si nous vous admettons parmi nous, au moins, ne faites pas de bruit!. Mon père l'était pas un orateur, il contait même difficilement, mais il savait dire des mots tranquillement , en riant même, qui portaient : " - Monsieur le Curé, reprit-il, d'abord je ne suis pas chez vous, s'il y a honneur à être ici, et j'avoue qu'il y a honneur et plaisir, je le dois au maître de maison et non à vous, pour ce qu'il y a de votre grandeur, vous êtes tous des sabotiers comme moi. Je suis Garde, vous aussi, je garde les biens de la terre et vous les âmes. Vous les gardez au frais, l'été, en compagnie d'une bouteille plongée dans l'eau fraîche, quand il gèle, auprès du feu, toujours en compagnie de la bouteille et de la discrète servante. Moi, du matin à la nuit, quelquefois la nuit, quelque temps qu'il fasse, je fais mon service par monts et par vaux. Demandez à ces Messieurs lequel des deux est la plus méritoire et s'il y a entre nous une grande distinction dont vous puissiez vous prévaloir".

La vérité, m'a dit ma mère, était que la dame de cette maison, la femme de l'amphitryon, avait été favorable au Curé, puis à ton père, et qu'elle était fort perplexe pendant cette dispute. Ma mère connut cette liaison, elle en fut très jalouse, pendant vingt-quatre heures, étant allée un jour chez cette coquette de village, elle y trouva son mari riant et buvant avec elle, elle vit des signes d'intelligence, s'aperçut qu'on désirait la voir partir.

Le soir, quand mon père rentra, il vit bien que ma mère se tenait pour offensée. Sans rien avouer, il promit de ne plus voir cette dame. Pour plus de sûreté, et désirant du reste retourner à la ville,  elle dit à mon père : - Il me faut un lièvre pour jeudi (alors les Gardes-Champètres avaient le droit de chasse le jeudi). Elle prit son lièvre et s'en alla tout droit à la maison commune, elle savait y trouver le Maire, c'était jour de marché. Au retour elle dit à mon père : - Dimanche nous quittons Ligré - Ah ! - Tu es garde de la section nord de Chinon. - Mais je suis bien ici. - Pas moi, et puis François est d'âge à aller à l'école et il n'y en a point ici.

Dans le temps que j'étais à Sement, avec ma mère, elle me montra un jeune garçon de mon âge, à peu près, c'était un dimanche, il allait à la messe et nous aussi; après lui avoir parlé, s'être assuré de son nom et de quel lieu il était, ( il était de Coudray ) elle parla bas à une voisine qui nous accompagnait en le désignant, et en le montrant tour à tour.

Elle me dit depuis, quand je fus plus grand, un jour que je lui rappelais cette rencontre, qu'elle croyait bien que ce jeune garçon et moi nous étions proches parents. Les Coudray sont au nord de Chinon, limitrophe à la commune d'Avoine ( ? ) Un jour de pluie, mon père était dans une maison, causant avec la ménagère, elle se lamentait qu'étant mariée depuis dix ans, elle n'avait pas d'enfant; Ah dit mon père, ce n'est pas ce qui manque chez nous; marié depuis onze ans, le cinquième est fait, et... si vous voulez essayer... Neuf mois après, celui que sa mère croyait mon proche parent venait au monde.

Deux ou trois ans plus tard, mon père quitta le nord pour l'est, on lui donna en même temps le bureau d'Octroi. Nous prîmes une maison à Bessé vis-à-vis un jardinier très aimable homme, qu'on appelait le père Bouvet. Mon frère, qui avait alors treize ans, tenait le bureau, et faisait des ouvrages au tour, que je trouvais merveilleux. J'étais plein d'admiration surtout pour le tour et pour les outils.

A la première Restauration, nous avions pour Maire, Mr de la Jacobière, sa femme était une femme forte, vendéenne, derrière laquelle le mari était effacé. Elle avait dans sa maison, en Vendée, soutenu un siège contre les bleus ; elle faisait du zèle en 1814, elle obligea mon père de conduire lui-même en prison François son fils pour avoir chanté une chanson bonapartiste. Mon père menait son fils en prison, quand, rencontrant Catillon, son collègue, celui-ci lui dit : - où vas-tu ainsi avec François ? tu n'as pas l'air content, lui non plus !. Quand il eut narré la chose : - C'est moi qui le conduirai, je m'en charge, c'est par trop méchant de t'imposer cette corvée. Il mena l'enfant à sa femme et lui recommanda de ne pas le laisser sortir.

Ce fut par l'ordre de cette Mme de la Jacobière qu'on fit un procès à Melle MASSON. Elle avait une margotte (pie) qui criait "Vive l'Empereur!". Le juge : " Vous lui avez appris à proférer des cris séditieux." -" c'était du temps de........du temps où c'était permis."

Après une enquête qui constata que la pie avait effectivement appris à prononcer les paroles incriminées au temps de l'usurpateur, la demoiselle fut condamnée à étouffer la pie et aux frais pour ne pas l'avoir fait de son propre mouvement.

Il y eut à Chinon alors force délations, force emprisonnements, une petite terreur blanche qui revînt et grandit à la seconde Restauration. Quand Louis XVIII quitta Paris, Mme de le Jacobière quitta Chinon. Elle ordonna aux quatre gardes de l'accompagner à son castel de la Vendée. Tous refusèrent, excepté Jussiaume, Maître d'armes, très fat, et toujours bien avec les représentants de l'Autorité. Il n'alla cependant que jusqu'à Florentin d'où lui vint depuis son surnom.

J'avais 3 ans quand la nouvelle du débarquement à Cannes arriva à Chinon, je me rappelle parfaitement que ma mère étant chez une voisine, on parlait à huis-clos de cette nouvelle, se recommandant mutuellement la discrétion. Il n'y avait certes pas de la joie dans leur attitude. Je vois encore ma mère, dans ma mémoire, comme elle était alors, assise au pied du lit, éclairé par une fenêtre, à sa gauche, du côté opposé à la rue, et donnant sur un jardin plus bas que le seuil de la chambre. Deux femmes étaient assises à côté d'elle, une troisième dévidant du fil auprès de la croisée. J'étais moi-même en face de ma mère, debout, et écoutant. Il paraît que j'ai compris car je me suis toujours rappelé l'entretien et les personnes quoiqu'on en ait jamais parlé depuis et quoique je n'en ais jamais parlé moi-même.

 

Je me rappelle aussi qu'étant quelques jours avant l'événement chez Mr Picau de la Farandière, notre voisin, la plus jeune de ses filles, charmante demoiselle de 14 ans, quoique boiteuse me pressait de crier "Vive le Roi". Ma soeur qui avait alors neuf ans et d'autres petites filles étaient là. Après qu'elle m'eût caressé, cajolé, sans pouvoir me décider, elle nous quitta un instant et revînt  avec ce qu'elle croyait un argument irrésistible : c'était des dragées. Me les montrant elle me disait : "-Vois ces belles dragées et ces pralines, je te les donnerai si tu veux crier "Vive le Roi!"

Je regardai longtemps ces dragées et les trouvais bien désirables, je les aurais bien voulues mais je comprenais parfaitement que les accepter et crier Vive le Roi, c'était chose honteuse puisque telle n'était pas ma volonté. Ceci me fait penser que la conscience se développe plus tôt qu'on ne le croit chez l'enfant. Après avoir décidé que je devais refuser, je criai de toute mes forces :" M..... pour le Roi, Vive l'Empereur!"

Le père de la Demoiselle qui était Juge et qui se trouvait tout près de nous, ouvrit la porte pour savoir qui faisait cet esclandre. Sa fille lui ayant raconté la chose, il hocha la tête, leva les yeux au ciel, et dit : - Cet homme( Napoléon A.H.) est dans le coeur des enfants. Sentence digne de Mr Prudhomme. Les enfants ne diffèrent pas tant des homme qu'on le pense.

A la Pentecôte de la même année, (donc Juin 1815, mois de Waterloo. A.H.), j'eus l'occasion de connaître la manière de penser et de s'exprimer de mon frère aîné. J'avais alors trois ans et deux mois. Il est d'usage, dans chaque quartier à Chinon, de faire des guirlandes de feuillages et de fleurs qui traversent la rue à la hauteur du premier et d'y suspendre au milieu une couronne fermée, c'est à dire royale, ordinairement en bleuets, et quand faire se peut, on suspend dans l'intérieur de cette couronne un pigeon. Les petites filles qui ont travaillé à l'édification de cette guirlande, qu'on appelle pentecôte, conjointement avec les jeunes garçons, leurs voisins vêtus de blanc, une timbale d'argent à la main, quêtent et reçoivent de menues pièces des passants.

De cet argent, une part est employée à faire une bonne soupe pour les prisonniers, le reste aux frais d'une collation pour les co-travailleurs à la pentecôte, où la millée au lait traditionnelle est le principal régal. Ma soeur et ses petites amies faisaient la quête, c'était le matin du dimanche de la Pentecôte. J'admirais la belle couronne et la beau pigeon en plâtre qui se balançait au milieu, quand il prit fantaisie à Mr James de la Farandière (donc le frère de la jeune fille aux dragées.A.H.), jeune garçon de l'âge de mon frère, d'abattre ce pigeon à coups de pierres. Mon frère lui représente de sa voix grave et concentrée toute l'inconvenance qu'il y avait à détruire une chose qui faisait une vraie joie aux enfants du quartier, et, qui, de plus, était à cause de l'intention, plus qu'un jouet, un objet de respect, consacré par le culte.

Comme James continuait de jeter des pierres, il l'apostropha vertement, lui disant qu'il avait grand tort de croire que sa position sociale, ou du moins celle de ses parents, lui assurait l'impunité, et continuant: "Si un polisson en guenilles continuait à faire ce que vous faites là, aux cris des enfants, les parents viendraient vite, et il serait chassé après correction; mais croyez bien que si les mains ne se lèvent pas contre vous, les consciences vous jugent et vous condamnent. Je suis plus fort que vous et pourrais facilement empêcher ce passe-temps barbare, qui est bêtement méchant, mais si vous réussissez à désoler ces enfants, vous serez plus puni que si j'employais la force contre vous ; toute la ville saura votre mauvaise action, on dira :  " qu'il avait dédaigné de s'amuser avec les autres enfants, ses voisins ; il n'avait pas cueilli une fleur ni enlevé de lierre aux ormeaux et aux vieux murs, ce sont des plaisirs de petites gens, que lui importe à lui les millées et les gâteaux et les pauvres prisonniers, il a des gâteaux tous les jours, il sait que dans sa famille on envoie des gens en prison mais qu'on y va pas ; cependant, comme il comprenait que ce qu'il avait dédaigné était un plaisir pour les autres enfants du quartier, et ne voulant pas laisser aux autres un plaisir qu'il ne pouvait sentir, tant il est méchant et pervers, il s'est fait un cruel jeu de détruire l'objet de leurs soins, de leur bonheur à eux, pauvres enfants qui en ont si peu".

Mon frère François était né orateur, il n'a pas d'éclat dans la voix, ni dans la phrase, il est très sobre de gestes mais il a la manière de Socrate ; il raisonne et s'adresse à la raison, il à la don, don bien rare, de se faire écouter, je l'ai entendu maintes fois faire de véritables discours qui étaient eux-mêmes des traités complets ; jamais je n'ai vu un signe d'impatience, ni entendu poser une objection.

De tous nos voisins, le Père Bouvet (voir le passage plus haut au château de Rivière, sa fille Louise a épousé le fruit du carabinier VALET et de la femme de chambre, Nanette.A.H.)était certainement le plus aimable, et ses deux filles, sa femme faisaient par leurs caresses, leur bonne humeur, de sa maison un lieu de délices pour moi.

Du perron de cette maison j'avais la vue de la prairie, des saules et des peupliers de Virginie, et, au delà du côté de la Vienne, les coteaux de Roche-St-Paul. Ce fut  avec le côté opposé de Ste Radegonde, les premiers sites qu'il me fut donné d'admirer. Je me rappelle l'impression mais cela ne peut pas se décrire, je le pourrais pour moi-même sans pouvoir le faire comprendre.

Ce Père  Bouvet s'amusait avec moi, et savait m'amuser, aussi étais-je la moitié du temps dans son jardin, le suivant pas à pas, soit qu'il arrosasse laitues, ou qu'il plantasse choux et comme tous les enfants, je voulais faire ce qu'il faisait.

Un jour qu'il emplissait ses arrosoirs dans un timbre à fleur de terre, je voulus moi aussi puiser de l'eau dans je ne sais quel récipient, je perdis l'équilibre, j'allais faire un plongeon quand le brave homme qui ne me perdait pas de vue me rattrapa par le sarrau.

Il paraît qu'alors, je ne pouvais prononcer ni les V ni les C, car on m'a redit maintes fois, qu'ayant eu l'occasion d'apprécier une variété de poires, appelée dans le pays "capucin", je lui disais souvent : - ah! Père Bouvet, donnes-moi une poire de taputin...

Ce que je me rappelle bien moi-même c'est la préférence que j'accordais à sa fille Louise ; j'allais me marier avec elle et, comme dit la chanson "coucher avec elle dans un beau lit doré tout garni de dentelles".

Et Henriette? me disait-elle. - Henriette, elle couchera dans l'écurie avec l'âne.

Louise me paraissait jolie, et l'autre non, pourtant, Henriette n'était pas laide, mais à l'âge que j'avais, être jolie, c'est, comme le fait dire Eugène Scribe, par un acteur, à la jeune Valérie, aveugle, c'est plaire.

Elles étaient l'ornement de la maison joyeuse du quartier.

Le père Bouvet, outre son beau jardin, avait une vigne de l'autre côté de la rivière, au lieu dit : "le paradis". Il trouvait avantageux de vendre son vin au détail, outre que le vin était bon, comme il était servi par ses filles fraîches et avenantes jouvencelles de quatorze et quinze ans, les jeunes gens, les paysans de l'Olive, de la Bellonnière et de Cravant, venaient le boire volontiers; aussi des soldats de passage, aussi des prisonniers espagnols.

On n'a montré depuis une forte vieille moustachue, à grosse voix, qui fit là un exploit d'ivrogne.

Elle rencontra un jour sur la place, un vieux soldat, au moment où l'on distribuait les billets de logement. Lui frappant sur l'épaule, elle l'apostropha par son nom de guerre. Le soldat, quelque peu surpris, regarde, et voyant une vieille femme inconnue:" Comment savez-vous mon nom ?- Ton nom de guerre? - Oui! - Qui te l'a donné? - Ah! il y a longtemps, un camarade de lit m'a baptisé ainsi." La femme se pinçait la bouche pour ne pas rire; "Oui je connais ça, Risque-tout " Ebahissement de soldat." Il est ici Risque-tout? - Oui, si tu veux en vider une ou deux avec lui, tiens, viens ce soir après la soupe, là au pied de la fontaine, tu verras Risque-tout, il te mènera dans un bon endroit, et, saluant militairement, "-  au revoir dragon!.

Le soir trouva, près de la fontaine, la forte femme qui lui dit : - Allons ! tu ouvres un peu les yeux pour trouver "Risque-tout" et tu ne le vois pas. Viens avec moi, je vais te mener dans un joli cabaret, où tu boiras quelques verres de vin du paradis ; cela t'ouvrira l'oeil tout à fait et tu verras ton vieux camarade. -Ah! çà! dit le dragon, ça m'a tout l'air d'une farce...est-il loin ce cabaret où l'on boit du vin de paradis ? - Aussi loin qu'on peut aller sans quitter la ville, mais en marchant raide, on peut s'y rendre dans le temps que ton poulet d'inde (cheval en argot militaire A.H.) met à manger son picotin. - Si ce n'est que cela, on peut voir.

- Bouvet! dit la femme en entrant (elle tutoyait à peu-près tout le monde) du bon! et beaucoup! Je n'ai point de mesure, dit le Père Bouvet qui s'appelle "beaucoup" - Voici un dragon qui a soif, de plus, comme il a à trinquer avec un ancien ami et par conséquent à parler beaucoup, il boira beaucoup! - J'ai là un barricot, c'est du fin bon, si cette mesure-là vous suffit !

-A-t-il la jauge ? - Il l'a ! - Qu'en dis-tu, "Dors-debout", c'est quarante bouteilles! - Ca dépend du nombre de verres ! - deux verres.... à moins que Bouvet.... mais c'est un mangeur de salade qui n'a jamais soif. - Oh! vingt bouteilles, fit le dragon poltron ! Allons! bouvet, monte le barricot, et tiens, jetant deux pièces de 6 francs sur la table. Quarante bouteilles à six sous font douze francs. Voilà pour le vin, et tirant de sous son bras une galette à peau d'âne, enveloppée d'un linge : voilà pour le faire passer!

Bouvet produisit le barricot qui fut installé, solidement calé sur le bout de la table, puis percé pourvu d'une cannelle.

A présent, dit la femme, après qu'elle eut rempli le pichet puis rempli les verres : nous boirons le premier coup à la santé des braves ; mais, dit le dragon, en regardant autour de lui, où est "Risque-tout" ?- Bois ! bois ! "Dors-debout" cela te réveillera un peu et tu verras plus clair ! On en but trois ou quatre , enfin, impatientée, notre femme d'une main, quitte sa cornette et de l'autre prend le bonnet de police du dragon, se le pose crânement sur l'oreille, et se campant fièrement, la main gauche sur la hanche, tandis que de l'index et du pouce de sa main droite elle tortille sa faible moustache et, regardant "Dors-debout" la tête haute, elle entonna d'une voix mâle le second couplet d'une chanson fort en vogue : "Fanchon quoique femme chrétienne.... ", quand elle en fut à "...elle aime à rire, elle aime à boire..", notre dragon, les yeux écarquillés, frappant d'un poing sur la table et de l'autre son front, disait :"-  c'est "Risque-tout", c'est ce farceur de "Risque-tout" habillé en femme ! - Innocent "Dors-debout ! toujours le même ! - Croirais-tu  Bouvet, que ce malin-là a été trois ans mon camarade de lit, et que qu'il me croit encore déguisée en femme ?

Maîtresse Bouvet ! vous voyez, je ne lui fais pas dire ! Allons ! allons! mon garçon, ne sois pas honteux si tu n'as pas vu plus clair qu'une taupe ! tout le régiment n'a-t-il pas été trompé comme toi ? - Tiens ! attrape ton bonnet ! que je remettes le mien, et causons un peu du bon temps.

Le dragon était suffoqué, il étranglait... Allons, allons camarade, vite un verre de ce bon vin de paradis, pour faire passer cela.

Une heure après, les coudes sur la table, nos deux amis en étaient à ce point, au point de l'ivresse, alors qu'on était expansif, sentimental ou spirituel, selon les tempéraments. Ils passèrent en revue tout le bon temps, comme disait la femme dragon. Tout à coup l'homme dit : Et l'appel... ah, après tout, tant pis, quand on retrouve un ami, que je suis bête, une amie, on peut bien faire une petite punition, ce n'est pas le diable.

- Du tout, du tout, demain vois-tu, quand il n'y aura plus d'huile dans le chaleuil, frappant sur le fond du baril, tu me donnes le bras, nous allons chez le capitaine, que nous trouvons chez lui, se dorlotant, puisque vous faîtes séjour, je lui conte l'histoire, il se met à rire, t'appelle béjaune, et, vu la circonstance, biffe la punition. Ni vu, ni connu... - Ah ça, mais tu as donc toujours des rubriques, aussi quand quelqu'un faisait un bon tour, je disait aux autres: ça me rappelle "Risque tout", mon camarade de lit. Allons buvons alors, demain nous irons voir le capitaine. Avoues ti riront quand y vont savoir , et ma foi, s'ils se moquent, je dirai comme toi, tiens, nous avons tous été attrapés...

 

A la fête Dieu de l'année 1816, Mademoiselle de la Farandière, celle-là qui avait voulu me faire dire: vive le roi, eut la fantaisie de m'habiller en angelot, avec d'élégants débris, elle me composa un costume qui n'était rien moins qu'angélique; je le trouvai splendide, c'était une robe en velours noir, sans manches, courte et étroite, et ornée de paillettes d'acier et d'or; puis un bandeau pourpre et des ailes blanches. Ce fut la première fois que je vis la ville entièrement, je n'avais jamais, que je sache, dépassé l'église de St Etienne, où m'avait conduit, quelquefois, ma grand-mère Angeliaume.

La ville ne parut grande, les rues spacieuses, le pont surtout, chose dont je n'avais pas l'idée, me remplit d'admiration. Maintes fois, cela m'arrive encore, de temps à autre, j'ai vu en rêve des villes immenses, des ponts féeriques, des ruines gigantesques. Ces ruines, ces gigantesques monuments m'impressionnent plus que dans ces rêves que tout ce que j'ai pu voir de réel. Ces rêves sont les reflets de cette première vue, ces voûtes, ces paliers à perte de vue, ce sont les ruines de St Même et de Chinon. Notre pont est grand, il est immense pour un enfant de trois ans et demie. Ni Notre-Dame de Pilar, ni le dôme de Milan, ne sont pas à un homme de cinquante ans ce qu'une église de moyenne grandeur est à un enfant de trois ans et demie.

 

Un jour de pluie, ma grand-mère Viau (6) entra, elle venait de la campagne, ma mère n'y était pas, autant que je puisse m'en souvenir, elle était mince, droite, avec des yeux perçants; elle nous fit peu de caresses, se tint debout devant la croisée, parlant en gesticulant avec ma soeur, à l'étourdie, nous donna quelques pommes et s'en alla.

De retour à la maison, notre mère parut surprise et peu flattée de cette visite et dit, à l'occasion des pommes, il y a apparence qu'elles venaient du "arouet" ( ? ) expression que je n'ai entendue qu'en Touraine.

Allez au " arouet " c'était faire une tournée par les sentiers des champs et prendre tout ce qui se trouve à portée de la main.

Ma mère qui était l'ordre et la raison même, ne pouvait pas aimer sa belle-mère qui avait en peu d'années dilapidé le bien qu'avait laissé son mari; puis recueillie par mon père dans son jeune ménage, il lui arriva d'oublier de fermer la cannelle, et de laisser écouler une fois une barrique de vin entière, et maintes fois la piquette, de renverser le pot au feu.

Un jour qu'elle était à la queue de l'île, alors que le bateau messager remontait, après le marché à l'île Bouchard, elle dit au batelier: " Dites à mon fils aîné de venir dimanche, pour une chose très importante et très pressée. Le fils vint, elle n'avait absolument rien à lui dire et se mit à rire, comme d'une belle plaisanterie.

Ma mère, elle, d'un grand sérieux, dit (à son beau-frère A.H.) : " Mon frère, moi j'ai quelque chose à vous dire, puisque vous voilà, j'en profiterai pour vous dire les raisons qui me font désirer que votre mère se retire dans son ménage; vous m'aiderez, j'espère, ayant ouï les faits qui me déterminent, à faire comprendre à Vincent que cette séparation est indispensable. Séance tenante, la séparation fut décidée, les deux frères convinrent qu'ils donneraient telle somme, tant de pain etc...

 

Ma grand-mère Angeliaume (6), comme je l'ai déjà dit, nous conduisait quelquefois à St Etienne, notre paroisse, depuis la destruction de la collégiale de St Même. C'était à Vêpres qu'elle me menait. Je me rappelle distinctement d'un dimanche où il faisait beau, mais frais; ma grand-mère ayant revêtu sa thérèse d'indienne à fond blanc à semis de petites fleurs rouges, et mis une coiffure à barbe relevée, et non tombante, comme sa soeur aînée, mit son casaquin rayé, recouvert d'un fichu à carreaux, où le brun rouge et le blanc dominaient.

Ma mère était avec nous, une voisine échangea quelques paroles avec elle, où il était question de sa mise qui était propre sans être élégante. Je donnais la main à ma grand-mère, ce qui m'impressionnait le plus, c'était l'autel et surtout le prêtre qui, avec son costume étrange et ses gestes compassés, me paraissait être tout différent de nos voisins; puis l'encens et surtout ce chant "Adoremus in Eternum " un peu traînant, et vers la fin des vêpres, mais qui me parut toujours très beau et tout à fait d'Eglise.

Ma grand-mère, sur ma prière, me tenait souvent accolée, comme on dit à Chinon, afin que je puisse voir le prêtre.

Hélas, cette chère et bonne grand-mère, nous devions bientôt la perdre, elle était déjà malade, de la maladie qui l'a emporté. Etant debout ou à-genoux, je considérai son cou et lui disait : - "comme tu as le cou fait, (elle n'était pas grasse, ni maigre non plus, c'était ma plus belle vieille qu'on put voir), je n'ai pas tout celà, moi, lui dis-je, (les creux, les plis qui sont au col des vieilles femmes), elle rit et raconta mon dire à ma mère qui monta un peu après dans sa chambre.

J'avais été pris de la fantaisie de coucher avec ma grand'mère, et je me dépitais et criais pour y coucher encore la veille de sa mort.

Elle s'éteignit, la pauvre dame, sans beaucoup de souffrances et en peu de jours. Ma soeur, en même temps était malade du même mal, la dysenterie, ma mère était absente, elle nous demanda de lui donner de l'eau ; elle s'était d'abord adressée à une grande personne, Louise Bouvet qui lui en refusa, l'eau froide était réputée mauvaise pour le mal ; mais Louise partie, elle obtint de nous ce qu'elle voulait ; elle nous fit apporter à trois ou quatre reprises, le siau à moitié plein, et dans le feu de la fièvre, elle but à pleins godets, toute l'eau du siau, cinq ou six litres en peu de temps. Elle était plus malade que ma grand'mère, on désespérait d'elle et d'elle seulement. Un grand nombre de personnes étaient mortes de cette maladie qui était à l'état épidémique. Cette grande quantité d'eau froide qui aurait du la tuer, disait le médecin, la sauva au contraire.

Quand on désespéra de sauver ma grand'mère, sa fille se hasarda à lui dire : -" voulez-vous ma mère, que je demande à Monsieur Clément de venir vous voir ? -"Je le veux bien, c'est un bon voisin."

 Monsieur Clément, ancien Augustin du couvent de Chinon, aujourd'hui la Sous-Préfecture,  était alors Vicaire de St Etienne. C'était un homme de soixante ans, quelque peu voûté, actif et généralement estimé. Il vint, resta bien une demi-heure ou plus avec ma grand'mère. Arrivé en bas, ma mère lui dit :"- Monsieur Clément, ma mère s'est-elle confessée ? Allez-vous lui donner le Bon Dieu ?". Il était quelque peu rêveur, les yeux baissés, pourtant il dit à ma mère en confidence Soyez sans inquiétude, votre mère n'a rien à se reprocher, nous-nous sommes entendus... mais... en mettant un doigt sur ses lèvres, il sortit tout pensif.

Ma mère se tint pour avertie, elle ne parla plus de cela. J'ai compris, me dit depuis ma mère, qu'ils avaient beaucoup causé, et, qu'étant femme d'esprit, ayant vu bien des choses avant, pendant et après la Révolution. Monsieur Clément était lui-même un homme de bon sens, les choses avait du se passer ainsi.

Peu de semaines après, nous étions à la St Jean. Nous quittâmes la maison pour aller demeurer à  cent pas de là environ, vis-à-vis de la place de St Même. Les déménagements sont un grand plaisir pour les enfants. Mon camarade Gancé et moi avions un grand plaisir à attacher le chat sur une poulie établie à la fenêtre du grenier. Nous faisions descendre le pauvre minou ainsi suspendu, nous le remontions au moment où il allait toucher terre, pour le descendre encore.

Le soir on me fit un lit avec un oreiller dans une crèche, à-côté d'un âne. J'y dormais comme dorment les enfants, mais je me réveillai de bonne heure et j'eus un bon plaisir de voir le jour naître et grandir, à entendre de mon lit que Louise Bouvet avait la veille comparé au premier berceau de l'Enfant-Jésus, le chant de tous les coqs de ce quartier semi-agricole, à les comparer entre eux.

Ma grand'mère avait succombé, deux autres membres de la famille, et Joubert qui s'était retiré chez ma mère, la suivirent dans la tombe à 18 mois d'intervalle.

Mon père s'acquittait avec le zèle le plus louable de sa modeste mais utile et paisible mission. Il dût dans les premiers jours de Juillet traverser un fossé profond alors qu'il était en sueur ; il alla chez ma marraine à la Grange-Glainard qui s'empressa de le faire changer de chemise devant un feu clair, mais mon père lui dit qu'il était perdu, qu'en traversant l'eau froide du fossé, un froid mortel l'avait frappé au cerveau. Arrivé chez lui, il se mit au lit et ne se releva plus.

Dans un moment de calme, il dit au Père Bouvet : -"Mon voisin en voilà deux de sauvés en montrant mon frère aîné et ma soeur, mes ces deux-ci montrant mon frère Joseph et moi sont perdus. J'avais quatre ans et trois mois.

Il se mit au lit le jour de la St Pierre et mourut le 11 Juillet 1816 à neuf heures du matin. J'étais sur la place St Même quand on porta le corps devant la porte, des enfants se réjouirent voyant porter des armes sur le cercueil ; les plus grands dirent : on tirera des coups de fusil sur la fosse. Cette idée fit bondir de joie les enfants, je fis aussi un geste joyeux, un des enfants me dit :"- tu t'amuses là, et c'est ton père qui est mort! Je compris sans m'en rendre bien compte, un malheur irréparable : l'idée de la séparation éternelle.

C'est l'usage à Chinon que les veuves accompagnent le corps du défunt. Quand on vint avec la bière, ma mère était chez une voisine, on l'avait renvoyée là. Elle entendit le marteau, rentrant aussitôt, elle dit au menuisier :- Julienne, ouvre le cercueil! -Mais, ma grande amie...- ouvre, je veux l'embrasser. Julienne obéit.

Ma mère au retour de l'église me vit sur la place parmi plusieurs enfants. Elle me fit signe, j'allai, elle me prit par la main et m'emmena au cimetière ; elle ne pleurait pas mais elle avait les yeux gonflés et elle était rouge.

Dans le cimetière elle se pressa pour arriver à la fosse. Le terrain était inégal, j'avais les yeux voilés de larmes. Je trébuchai plusieurs fois. Après les cérémonies ma mère se pencha sur la tombe et dit : "-adieu, mon cher ami!".

Catillon cet excellent ami et collègue de mon père décida les autres gardes de la Commune de Chinon à faire trois divisions au lieu de quatre, et à laisser à la veuve les appointements du défunt. C'était beau et généreux mais peu profitable. La proposition fut faite au Maire qui refusa et, qui ne pouvait pas en effet accepter. Il avait dit en apprenant la mort de mon père :- "La commune perd le meilleur de ses gardes" Ma mère aimait à se rappeler cette parole ; il était en effet sévère sans être tracassier. Il exerçait son modeste ministère dans un moment difficile, à l'époque où la liberté de la chasse venait d'être supprimée, et quand les paysans y avaient pris goût.

Le Maire était à la mort de mon père Mr de Noiray, sa femme très charitable dame, qui secourait bien des infortunés et d'une façon discrète et délicate, fit venir ma mère et après avoir déploré sa perte, elle s'informa de ses ressources : elles étaient nulles. Je veux, dit la Dame, vous aider. Madame, répondit ma mère, j'ai quatre enfant dont pas un ne peut gagner un sol, nous sommes donc cinq à vivre, quoique je connaisses votre bienfaisance, je crois que vous n'iriez pas jusqu'à pourvoir aux besoins de cinq personnes. Il faut donc que je trouves un moyen d'élever ma famille par mon travail. Je ne sais pas comment j'y arriverai mais je ne veux pas que mes enfants mangent le pain de la charité. Elle salua la dame étonnée mais dans l'admiration pour son courage.

Ma mère m'a raconté que, dans sa perplexité, elle demandait des conseils à l'âme de son mari. Je lui demandai , me disait-elle, si cela était en son pouvoir de m'apparaître , de m'éclairer sur un doute. Au lit, je me mettais à sa place, espérant quelque communication par un songe.

Un matin, elle réveilla mon frère aîné, et lui dit : -"vas à la Grange-Glainard, tu trouveras un cheval harnaché attaché à la porte ; tu diras à Maîtresse Bruneau que j'ai besoin de ce cheval pour aujourd'hui  et demain, tu prendras aussi une devantière que tu trouveras sur la selle. Ce fut inspirée par un rêve que ma mère alla avec François au pont de Souau, sur la rive droite de la Vienne, à six lieues environ en amont de Chinon. Là vivait un vieil ami de notre famille, veuf, sans enfants, Joubert ancien cocher de Madame de Rivière. Ma mère lui apprit son malheur et lui demanda conseil. Il commençait à souffrir : il s'était coupé et mal coupé un cor avec un rasoir, à la partie externe du petit doigt de pied. Elle l'engagea à venir à la Ville, lui promettant ses soins, que là, au besoin il aurait des médecins, qu'il aurait plus de distractions et la compagnie du Père François. Mais, s'il aimait son ancien camarade, il aimait aussi son champ, sa maison, puis il était quelque peu braconnier, lui qui leur avait tant fait la chasse, et pêcheur, non de ces pêcheurs qui attendent trois heures, une ligne à la main, la bonne volonté d'un poisson de deux liards, mais de ceux qui s'approchent à pas de loup, la nuit, un épervier sur l'épaule, et lance bien en rond au bon endroit appâté à l'avance pour plus de sûreté. Il ne promit rien mais elle espéra dès lors qu'il se déciderait.

Un ancien hussard, congédié pour blessure et pensionné, de plus maître d'écriture et de dessin, vint visiter ma mère, à quelques jours de là. Elle le connaissait à peine, mais il avait connu mon père et s'intéressait à sa malheureuse famille. "Il y a , dit-il, Madame Viau, telle maison près du collège à louer, si vous voulez la prendre à bail, vous me meublerez la chambre haute, le reste vous suffira, et largement, pour vous et votre famille ; en vous payant la chambre le prix de celle que j'occupe, cela fera juste le prix de la location de la maison entière, nous nous arrangerons pour la pension.

C'était une charmante petite maison à cent pas du collège, à  gauche de la rampe qui mène à la porte de la  Basse, vis à vis une maison où il y avait eu une statuette qu'on avait appelé Mariette et dont la niche alors était vide. Au rez-de-chaussée il y avait une chambre à alcôve avec cheminée et fourneau, une sorte de petite antichambre à l'entrée, et au bout opposé deux cabinets. Au premier une belle chambre bien claire et deux cabinets, sur le tout un grenier, puis une petite cour et un petit jardin ; des caves très fraîches sous le coteau St Martin, et une excellente fontaine.

Ma mère demanda avis d'abord à son père, puis à ses amis, tous lui conseillèrent d'accepter. Peu de jours après notre installation dans cette maison, ma mère et mon frère, accompagnés cette fois du maître d'écriture, retournèrent au pont de Rouau. Cette fois Joubert se décida à quitter son village, ils arrivèrent à neuf heures du soir ; Joubert autant que je me le rappelle avait la parole et le geste brusques, les yeux noirs et mobiles ; il se plaignit de son pied, le découvrit ; on le lui pansa, il sacra, soupa se mit au lit et ne se releva plus. La gangrène lui avait déjà gagné le pied, on parla de le couper, bientôt le mal gagna la jambe, puis vint le délire, puis la mort.

Son intention était de donner le mobilier qu'il avait apporté à ma mère, mais il n'y eut rien d'écrit. Il donna de la main à l'un des médecins une montre en or à répétition, à l'autre quelques vieux double-louis, et à ma mère, devant les médecins et quelques autres personnes, trois timbales en argent, une tasse à déguster et l'argent qu'il avait apporté, 600 frs.

C'était dans l'automne de 1817, le blé couché par les vents et les orages ne se releva pas , faute de soleil, il germa sur pieds ; la récolte  fut perdue. Heureusement la pomme de terre fut abondante, on la râpait le soir,  les voisines se rangeaient autour d'un baquet, chacune une râpe en fer-blanc à la main gauche, un pomme de terre à la main droite, râpaient en causant entre elles de la cherté des vivres, des prussiens qui mangeaient notre pain, des anglais qui nous enlevaient notre blé ; puis on chantait "Perrine qui fait des mines pour un petit bien qu'elle a", puis on gaussait sur Guillaume l'aveugle qui allait se marier et qu'on allait charivariser.

Ces pommes terre râpées, pendant la nuit abandonnées dans un baquet, il se faisait une séparation de la fécule et de l'eau, et on pétrissait cette fécule, mêlée de pulpe et d'autre parties étrangères avec de la farine de méteil ( moitié froment, moitié seigle) ou de moutureau ( moitié froment, moitié orge). Cela faisait un pain compact, indigeste et de mauvais goût ; il y eût eu avantage à manger ces pommes de terre et le blé séparément, mais le français croit qu'on ne peut vivre sans pain, j'entends sans beaucoup de pain. Nous étions six, y-compris le professeur d'écriture. Les six cents francs de Joubert furent absorbés par les dépenses du ménage ; tout était cher comme toujours quand le pain est cher.

Mon frère allait finir son apprentissage, comme c'était un jeune homme, quoiqu'il n'eût que 17 ans , il faisait société avec des jeunes gens et des demoiselles. Faire société à Chinon, c'est se réunir dans une salle louée ou prêtée au nombre de douze au moins, trente au plus, pour y danser ou jouer. Depuis La Toussaint jusqu'à Noël on joue aux cartes ou au loto, chacun est assis auprès de celle avec qui il va. Aller avec une demoiselle veut dire que d'un commun accord, on est ce qu'on a appelé son chevalier. Ce titre donne droit à danser avec elle la première et la dernière contredanse, dans une soirée ou un bal champêtre, à lui donner le bras au retour de l'assemblée, en été à la reconduire chez elle après le jeu ou le bal en hiver et à l'embrasser sur les deux joues après avoir causé quelque temps à la porte, les mains dans les mains. Depuis Noël jusqu'au Mercredi-des-cendres, on danse tous les dimanches et tous les jours depuis le Jeudi-gras jusqu'à la fin du carnaval. Une demoiselle va ainsi avec le même jeune homme deux, quatre, six et jusqu'à huit ans. Il y a rarement une brouille et presque toujours elle est suivi d'un raccommodement, sans que personne n'y trouve à redire, pourvu que le jeune homme ne soit ni clerc, ni commis-marchand. Cela finit ordinairement par un mariage, après la conscription si elle a été favorable, après le Tour de France si le Compagnon revient fidèle, après le retour de l'armée si le bon ami en revient et si bien entendu, si la bonne amie a attendu. La correspondance est de droit.

Mon frère allait avec Pauline. C'est la première personne en qui j'ai remarqué la beauté: elle était fraîche et rieuse. Son père, régisseur d'un château l'avait recommandée à Mme Vasereau qui lui louait une chambre. Un soir qu'on repassait la lessive que la Renard, femme de bon humour, de joyeux propos, et des meilleures amies de ma mère était là, mon frère rentra fort tard. -"hé comment viens-tu si tard, dit ma mère fâchée ? Est-ce à onze heures qu'on a coutume de souper ? Il s'excusa sur un travail pressé qu'il avait fallu finir. J'étais couché mais je ne dormais pas encore. De l'alcôve où j'étais, je le vis s'asseoir sur une basse chaise, souper, son assiette sur les genoux, et bientôt s'endormir. La Renard repassait toujours et ma mère pliait son linge. Bientôt notre dormeur parla d'une façon intelligible, suivie, quoiqu'à mi-voix. La Renard s'approcha, écouta, comprit une partie de ce qu'il disait, et comme il restait des parties dans l'ombre, elle l'interrogea, il répondit à ses questions successives.

Dès lors, comme aujourd'hui, quand il avait été ému, au commencement de son sommeil, il parlait de la chose qui l'avait ému, entendait une demande et y répondait sans s'éveiller. Cela se prolongea, la Renard riait, ma mère fronçait les sourcils. J'avais six ans, je ne comprenais pas. Le résultat fut qu'à deux jours de là, comme François n'arrivait pas et qu'il était plus que l'heure, elle alla droit chez Mme Vaserau et après quelques mots de politesse, lui dit : -"Nous attendons mon fils pour souper, ne l'a tu point vu ? -" Je crois l'avoir vu monter chez Pauline, mais il y a bien longtemps, il doit être reparti. Je vais y voir, dit ma mère. Elle frappa, point de réponse ; elle ne frappa plus mais ordonna à François d'avoir à ouvrir et de descendre. Il ouvrit quelque peu honteux et comme il  ne se pressait guère, ma mère prit sa pantoufle et lui en donna sur les oreilles et sur le dos.
Il s'en manquait de deux ou trois semaines qu'il eût fini son apprentissage. Elle lui dit de retour à la maison :- j'indemniserai Mr Turmeau, demain je ferai ton sac et tu partiras après-demain. Il était dans l'âge de l'espérance où l'on voit toujours demain plus beau qu'aujourd'hui ; il  accepta sans murmurer la décision d'une mère qu'il était habitué à respecter en toutes choses.

A cette époque Madame de Rivière vivait encore. Un jour que je jouais du côté de sa maison, je vis courir tous les voisins, grands et petits vers sa porte, je fis comme les autres. C'était Madame du Langon qui venait faire visite en grand équipage. Je vis une petite vieille de plus de quatre-vingts ans, aux yeux noirs brillants et assurés, vêtue comme on était à la cour du temps de Madame de Pompadour : le fard rouge, les mouches, la poudre, les paniers et la cane.

C'était une célébrité. Qui se rappelle de Madame du Langon aujourd'hui ?  bien peu et bientôt personne ne saura qu'elle a existé. C'est pour moi une conviction que ceux qui réussissent dans ce monde sont des comédiens ; j'entends qu'ils savent feindre. Cette vieille dame en a été une des mille preuves :

Un matin, une jeune femme de chambre se présente sinistre, fiévreuse devant un jeune seigneur qui était encore au lit :"-Je n'en puis plus douter, lui dit-elle, je suis enceinte. - eh bien tu ne peux pas douter de faire un beau bâtard ! - Voulez-vous m'épouser ? - oh, ah! tu es folâtre ce matin. - Je vous dis pour la dernière fois, voulez-vous m'épouser ? - oui, mais oui (à part) qu'a-t-elle ? ... (haut) comme hier... comme... elle tire deux pistolets de ses poches. - Recommandez votre âme à...-Ar..rê..te, je...je...t'épou...serai !

-A présent même, sinon...(le mettant en joue) - Oui, c'est à dire ...bientôt. ..je ne peux pas t'épouser dans ma chambre et sans prêtre. - Vous pouvez m'en faire la promesse. - Je te la fais. - Par écrit. - Inutile. Vous allez mourir, elle dirige son pistolet sur les yeux du jeune homme. - Arrêtes, je te la fait par écrit. - Ecrivez donc .. - Oui, je me lève et... - Non, à l'instant! lui donnant de quoi écrire - Je ne sais en vérité en quels termes... - Ecrivez : je promets, devant Dieu et en toute liberté. - Je promet de...de...

Il y eut bonne et valable promesse, bel et bien mariage. Cette soubrette était des femmes de Madame la Douairière du Langon, le jeune gentilhomme l'héritier des du Langon.

Ce mariage fit du bruit, on en parla à Versailles. La jeune du Langon fut présentée. Le Roi lui fit compliment sur sa fraîcheur et la finesse de sa taille, étonnante pour son état.

-Sire! dit-elle, la place est sans garnison, - De sorte, répondit le Roi, qu'une surprise pourrait réussir ! - Que voulez-vous Sire que fasse en pareil cas une citadelle  ? - Qu'elle se rende! - Je sais trop le respect que je dois au Roi pour le contredire. Elle eut le tabouret.

Quand on parlait d'une personne puissante, bien en cour, on la comparait à Madame du Langon. Un de ses gardes ayant tué un braconnier, fut condamné à la corde, elle obtint un sursis à l'exécution, se rendit à Versailles, et revînt avec la grâce pleine et entière.

Mon frère était parti le sac sur le dos, une pièce de six livres à la poche, pour Mouliernes où il resta plus d'une année.

Bientôt le Maître d'écriture dut quitter Chinon. Il avait déplu à une certaine Dame Bredif qui faisait la pluie et le beau temps au collège.

Ma soeur (4) avait onze années passées et s'était préparée à sa première communion. Mr le Curé Suchu décida qu'elle ne la ferait que l'année suivante.-" Monsieur, lui dit ma mère, ou vous déciderez et elle fera sa première communion cette année, ou elle ne la fera pas l'année prochaine car je dois la mettre en apprentissage, et elle ne pourra pas conséquemment  aller l'année prochaine au catéchisme. -" Je dis non. - " alors, Monsieur, elle la fera quand elle se mariera, si bon lui semble.

Elle alla voir Monsieur Clément et lui dit le "non" de Monsieur Suchu et la nécessité pour elle de mettre sa fille en apprentissage. "- Allons, allons, cela peut s'arranger, envoyez la moi samedi-soir au confessionnal, et elle communiera avec les autres ; c'est moi qui donne la communion aux filles.

Ma soeur en apprentissage, ma mère qui avait essayé une petite boutique d'épicerie-mercerie, sans résultat satisfaisant, se décida à louer ses services à une Dame Richard qui faisait un grand commerce de plumes pour couettes.

Mon bon grand'père avec une patience d'ange et une gaieté de jeune fille m'habillait le matin, et m'emmenait avec lui à l'Olive. A moins de pluie persistante nous y allions tous les jours, c'est là qu'il avait son jardin, jardin à ferme dont il payait un louis par an.

A l'entrée il y avait un abri de chaume et de branchages, c'était là que nous nous reposions, lui de son travail, moi de mes jeux en mangeant, lui du pain frotté d'ail, moi des tartines de fromage blanc, pour nous deux quelques noix, et, pour suprême régal une pomme dont j'avais la meilleure part. Jamais un geste d'impatience ; si je voulais porter le bissac, après avoir observé que les bouts me pendraient aux talons et que d'ailleurs il était lourd, il finissait toujours par céder. Puis c'était des explication sur ceci, sur cela, de petits contes puérils, il écoutait mon babil et y prenait plaisir. C'était la bonté même. C'est qu'il avait traversé trois époques bien différentes, sans prendre un vice, un travers de l'une d'elle, grâce à la modération et à la sagesse de ses désirs. Peu de ses contemporains ont eu une existence aussi douce, je dirais aussi heureuse que la sienne.

Le soir nous voyait réunis au foyer domestique, ma soeur svelte et jolie commençait à boucler ses cheveux, notre mère de retour à la maison préparait le souper, pendant que l'aïeul, lentement, méthodiquement, tirait ses longues guêtres, s'épanouissait devant un clair feu, au milieu de nous.

Un de ces soirs-là, en carême, pendant que nous soupions, un bruit de montagne qui s'écroule nous fit bondir de surprise et d'effroi ; quand nous regardames par l'huis, nous vîmes que poussière épaisse répandue comme le brouillard le plus intense : Christu s'était abîmé, Christu le haut, le superbe clocher de St Même.

Bientôt une quatrième victime allait être atteinte par la mort. Une première attaque de paralysie dont mon grand'père fut guéri, fut suivie bientôt d'une seconde qui l'emporta dans quelques jours.

La veille ou l'avant-veille de sa mort, ma mère me conduisit à son lit, il eut encore un bon sourire pour son petit-fils. A ma mère entre autres choses, il dit : - Je te laisse, ma fille, l'héritage de mon père, le champ et la cave qu'il m'a laissés, je n'ai point fait d'acquêts. J'ai été souvent empêché de travailler par les indispositions, les maladies. Je ne te laisserai donc que ce que j'ai reçu, je ne te dirai point de le conserver quand même, mais d'en faire bon usage, et pourvu que tu laisses un jour l'équivalent à tes enfants, n'est-ce pas tout ce qu'il faut ,  et encore tu as tant de courage qu'il y aura mérite à toi. Mais j'ai bon espoir, tu auras la force d'élever tes enfants.

Il y a un rêve que je fais souvent, que je fais encore de temps à autres. Je me vois enfant sur la croupe d'un âne, tandis que ma soeur est sur le bât et ma mère suit avec une houssine à la main. Il s'agit de faire la cueillette des noix et des pommes eu champ de mon grand'père à Cravant. Je ne sais si j'ai vu ce champ, mais ce rêve en a fait pour moi une vérité, une réalité en tant qu'impression :tortueux, bordé d'arbres dont les branches fouettèrent au passage mon visage d'enfant. Réel ? le beau pays vu dans cette promenade charmante ? réel ou rêvé et sans pareil, dans mon souvenir le champ à droite du chemin, un peu avant le village  et incliné légèrement de gauche à droite.

Combien je voudrais racheter ce champ. Ma mère l'a vendu, elle en a acheté une maison que j'ai, mais une maison cela ne végète pas comme un verger, cela n'a pas la senteur de l'herbe ; c'est une volupté que d'aller pieds nus dans les sillons, de s'y reposer, couché à midi, à l'ombre d'un pommier. Heureux l'homme au contact avec sa bonne nourrice, la terre.

Un homme veuf; âgé avait demandé à Madame Taillandier une personne de confiance pour tenir sa maison, celle-ci engagea ma mère à prendre cette place ; elle s'y décida après mûre réflexion.

Ma soeur eut un lit chez sa maîtresse lingère, mademoiselle Manette Lefiet, dont le père par abréviation, et parce qu'il était beau, était appelé le beau Fiet. Excellente demoiselle qui est toujours restée l'amie de ma soeur.

On me mit, moi, en pension chez Madame Enault, veuve et mère adoptive d'un maçon (faut-il entendre franc-maçon?.A.H.), bonne dame élevée par une tante religieuse et qui avait les qualités et aussi les préjugés de cette éducation. Elle m'apprit à lire et à écrire. Je voyais ma mère presque tous les jeudis. Bientôt je fus atteint d'une fièvre périodique, ma mère vint me prendre et m'emmena en croupe à Huismes, dans la maison où elle était. Je ne tardai pas à guérir mais je n'avais point hâte de retourner à la ville, ni ma mère de m'y conduire. Est-il rien où l'on soit mieux qu'à la campagne, dans une vaste maison de faisant-valoir ; combien un enfant est à l'aise là, que de choses intéressantes sollicitent son attention, combien ce serait le séjour préféré de tous les âges si n'étaient les besoins factices et les vices de la civilisation.

Il y avait dans cette maison une très belle fille, fraîche, grasse, au rire épanoui, aux yeux brillants. J'allais le plus souvent le soir, avec elle, dans un bois fermé, où elle menait ses vaches le matin, les laissait ensuite tout le jour paître en liberté. Elle me plaçait dans un fourré d'où je ne pouvais rien voir, me recommandant de ne pas quitter la place de peur de m'égarer, qu'elle allait réunir ses vaches et me rejoindre. Cela ne me paraissait pas utile de rester seul mais je restais, mal content, et pensant qu'elle devait avoir un secret intérêt à m'isoler. Je m'aperçus enfin qu'elle allait rejoindre un bûcheron, qui se dérobait à ma vue, on me laissa si longtemps seul un soir qu'il était nuit close, que je m'en plaignit à ma mère qui la gronda. Elle s'excusa sur ce qu'une de ses vaches s'était égarée ; ma mère soupçonna dès lors ce dont mes explications enfantines la convainquirent bientôt.

La fille nia; un soir elle quitta furtivement son lit, ma mère surveilla son retour, qui n'eut lieu que longtemps après. Elle couchait dans une chambre contiguë à la sienne. Il y eut une sorte d'interrogatoire, elle dit n'avoir pas commis un crime. Crime ou non, ma mère a gardé le silence ; elle lui fit garder le lit quelques jours, donna le change en parlant d'une maladie qu'elle n'avait pas. Quand elle fut rétablie, ma mère lui donna pour pénitence d'aller pendant neuf jours à minuit, faire une prière au fond d'une carrière abandonnée, sur un petit monticule de terre fraîchement remuée.

Six ans après, un jour de Pâques, que nous revenions de la ville nous rendant à Sement, ma mère et moi, nous rencontrames à l'angle aiguë que font les chemins de La Rochelle et des Fontenis, où commence le chemin de l'Echo, une belle grande fille, qui se précipita vers nous, donnant des marques de joie, de respect et surtout de profonde reconnaissance ; c'était la fille que j'avais connue à Huismes. Elle assura ma mère qu'elle se conduisait bien , que sa faute avait été ignorée, que le souvenir de l'ignominie où elle aurait pu tomber, la mettait en garde contre une nouvelle faiblesse.

 

Monsieur Dabilly, chez lequel était ma mère, avait cela de commun avec Sancho qu'il affectionnait beaucoup les proverbes ; il en usait à tout propos; il en avait en sa mémoire plus qu'aucun recueil n'en fournirait. Monsieur de campagne (par le fait), il visait au majestueux et à l'esprit. Il avait pour faire de l'effet rendu gratis une ferme à une Demoiselle de la famille de Duras au château d'Hussé. Il eut de la noble Demoiselle un remerciement, ou pour être exact, un compliment sur sa probité une fois pour toutes, mais il eut la satisfaction de lire dans les journaux bien pensants de l'époque, le narré de son fait, qu'on donnait en exemple à tous les possesseurs de biens d'émigrés. Il eut peu d'imitateurs, s'il en eût

Il se donnait des airs de Seigneur, ayant basse justice dans ses domaines. Quand la vache ou la brebis d'un paysan tondait, de la largeur de sa langue, le pré de Monsieur Debilly, le paysan devait se présenter les bras pendants, le bonnet à la main, les yeux baissés, la démarche mal assurée, tandis que l'honorable propriétaire, trônant sur un fauteuil à gradin, en bois sculpté, contemporain de Catherine la florentine, pour le moins, la tête haute, l'oeil assuré, jugeait, condamnait, faisait grâce, surtout si l'on tremblait bien fort.

Ma mère ne resta qu'un an chez le diseur de proverbes ; rentrée dans sa maison, nous y rentrames aussi ma soeur et moi. Ce ne le fut pas pour longtemps. Un matin que Madame Chaillau revenait de l'église, elle vînt trouver ma mère. Vous êtes cause, dit-elle, que je n'ai pas prié Dieu à la messe, je n'ai pensé qu'à vous et à mon beau-frère qui aurait tant besoin d'une personne comme vous pour tenir sa maison ; tout est dilapidé chez lui, mal en ordre, c'est pitié de voir cela. Ma mère fit des objections, elle les leva toutes.

 Il fut convenu qu'on allait prévenir Monsieur Raguin Roger et que ma mère irait s'y installer dans quelques jours. Elle y entra au mois de mai 1819  pour y rester jusqu'au mois de février 1839, à la mort de Monsieur Raguin.

J'étais de nouveau chez Madame Enault, ma soeur vint aussi, nous avions la même chambre.

Bientôt la maison fut embellie, égayée par présence d'une charmante petite fille, Caroline Allard ; blonde avec les plus jolis yeux du monde, ce n'était que rondeurs et fossettes,  que nuances fines, semblables aux nuances diverses de la rose ; avec cela le plus joli babil qu'on puisse entendre ; une grâce parfaite en toute chose et de l'esprit, tant d'esprit qu'on disait d'elle ce qu'on dit des enfants prodiges, on craint qu'ils ne vivent pas.

Tout le monde l'aimait, moi plus que personne, si ce n'est peut-être son père et sa mère et encore...

Il y avait un petit jardin dans cette maison  qui pouvait avoir dix pas de côté, qui ne voyait guère le soleil, que quand il était au moins à 45 degrés ; et bien, quelques pieds de narcisses, quelques touffes de primevère, une bordure de buis liserant des allées sablées, du soleil et ce petit  amour qu'on appelait Caroline, faisaient un tout tel que , pour l'effet, je me contenterais d'un paradis où il y aurait de si belles choses, ou seulement la même.

Un jour qu'on réparait une chambre on me mit dans son lit, en disant des plaisanteries sur mon bonheur ; il était réel et je ne crois pas qu'amant, après l'heure où il est différent de l'enfant ait été plus heureux que moi, quand je m'endormis bien à regret, cette chère petite dans mes bras, en baisant son cou d'un blanc de lait, sa joue et ses boucles d'or bruni. Un amant de sept ans, dira-t-on ! Oui et depuis il a aimé bien des femmes, et beaucoup, sans aimer personne plus que cette chère petite. Hélas elle mourut lorsqu'elle avait quinze ans et mois dix-huit ; que n'a-t-elle vécu ! sa mort m'a fait perdre une destinée de bonheur.

 

Un autre pensionnaire vint en ce temps là s'installer chez Madame Enault : Jacques Finot, il avait seize ans et allait au collège. Son père , adjudant sous-officier retraité, était magister de village.

Ce père Finot était en Lorraine, avec son régiment en marche, causa avec une paysanne de bonne mine qui gardait ses vaches sur les bords de la route . Il lui proposa de le suivre, elle laissa là ses vaches et sans plus de façons le suivit. Le soir à l'appel, le capitaine fit faire un roulement et dit : -" soldats de telle compagnie, vous reconnaîtrez pour femme du sergent Finot Unetelle ici présente, laquelle consent à devenir sa compagne, vous lui devrez respect et protection, comme on doit en user en bon militaire français : c'était le mariage au tambour.

Le fils de ces braves gens avait la rondeur, et une certaine grâce de caractère qui font qu'on réussit.

Il y a sans doute plusieurs causes déterminantes d'une vocation, peut-être une des principales fut pour moi les dessins coloriés que faisait le jeune homme.

 

Une chose contre laquelle on ne saurait trop prémunir les enfants et même les hommes, est la perfidie d'un camarade, d'un ami, qui vous excite à faire une sottise ; on dit qu'Untel fait telle chose, tu ne ferais pas comme Untel telle chose. L'enfant qui se laisse prendre à cette excitation et court le risque de se rompre bras et jambes pour faire le brave, subit le préjugé que prudence est synonyme de couardise. Il peut être niais, il devrait répondre :"- Fais-le toi, commence!. Mais pour le Méphistophélès de l'enfance, on pourrait lui tordre le cou, il vaudra jamais rien.

Quand nous étions encore à la Triette(?) alors que j'avais cinq ans, ayant à grand peine enjambé la rampe, je chevauchais sur elle, tout fier d'une si difficile chose, quand un enfant du voisinage, fils d'un bigle et d'une scrofuleuse, me parla de Franconi, qu'il se tenait et aussi des enfants, debout sur le cheval ; mais, disais-je, le cheval a une croupe plus large que la main courante de cette rampe. - Le cheval galope; - Cette rampe est inclinée et on ne saurait s'y tenir. - oh, si! il marcherait dessus. J'y montai et bientôt je tombai de deux fois ma hauteur, la tête sur l'angle d'une marche en pierre. Quel coup.. la tête me sonnait, j'en fus longtemps étourdi, mais je l'entendais dire, ce petit serpent, à ma mère accourue, d'un air qui voulait dire : je n'ai pu l'empêcher :"- Il a voulu monter debout sur la rampe. Ma mère, qui l'eût cru, malgré ma plaie, me gronda encore.

Ce petit vaurien, grâce à son air modeste et souffreteux, à quelque amitié de collège, accordée à l'obsession de sa mère et aux démarche d'une Dame qui avait la manie de protéger est devenu percepteur.

Son père était, son frère est le coutelier Soubise. Un jour quelqu'un demandait devant moi au futur percepteur, s'il n'était point quelque peu de la famille historique des Soubise? Notre hypocrite rejeta cette proposition comme quelque chose d'impossible, laissant pourtant la porte ouverte aux suppositions. Il savait pourtant à quoi s'en tenir puisqu'il avait l'avantage de connaître à fond sa généalogie : son père ayant été trouvé sous la bise, on lui donna ce nom : Soubise.

Un autre petit scélérat faillit m'être plus funeste, celui-ci faillit me noyer. Nous étions à la St Etienne, au jour qui suit la Noël. C'était la fête paroissiale, partant, congé. J'étais encore seul dans la rue qui va du Presbytère, faisant demi-tour à droite, à la rue de la sous-préfecture; Je sortai du lit, assez peu vêtu pour sentir ma chaire pénétrée d'un froid aigu, pourtant joyeux d'être au matin d'un jour sans classe. Le fils d'un tisserand, ivrogne, bavard et injurieux passa. Il allait voir la rivière débordée et m'engagea à aller avec lui. J'avais des sabots plats et me tenais difficilement debout, il y avait sur la terre une épaisse couche de verglas, pourtant faute de meilleur amusement j'y allai.

Arrivé devant les courances(?), nous trouvames qu'elles et la rivière ne faisaient qu'un. Nous fimes quelques pas dans le sens du courant, et, près du mur de soutènement, qui ne dépassait pas l'eau de plus de deux pieds. Je parie, dit le polisson, que tu ne marches pas sur le mur comme faisait hier Untel. -"Il y a du verglas et j'ai des sabots plats sans clous. - Il avait aussi des sabots plats et il y avait aussi du verglas". J'aurais du lui dire marches-y toi-même, mais confiant dans mes moyens, ayant maintes fois marché en équilibre sur un étroit espace sans accident, j'y marchai... au bout de quelques pas, je glissai, perdis l'équilibre et tombai du mauvais côté.

En Italie, à pareille époque, la superstition eût attribué mon sauvetage à l'intercession d'un saint. C'eût été à Padoue St Antoine, St Borromée à Milan, St Pierre, St Paul ou St Jean de Latran à Rome, à Naples St Janvier; en Espagne c'eût été St Jacques à l'ouest, la Vierge del Pilar au centre-nord, au sud et à l'est quelqu'autre saint ; a présent et partout Marie, toujours vierge et conçue sans péché. A Chinon on dit simplement :"c'est un miracle" mais en y attachant simplement le sens de "hasard heureux".

L'Arceau Galop(?) dont parle Rabelais dans son premier livre de Gargantua, ne suffisant pas au passage de la masse d'eau, et, de plus, les masses de maçonnerie adjacentes forçant le courant à faire un angle aigu pour se jeter dans le lit de la Vienne, le courant où je tombai était faible. Je tombai de manière que présentant à l'eau une large surface eu égard à mon poids, l'élasticité du liquide me fit remonter pour un instant, avant que ma tête eut plongé. Cet instant me suffit pour saisir un petit peuplier, il était de la grosseur de mon bras, il plia mais ne se rompit pas.

Mon compagnon effrayé, mu aussi de pitié, j'aime à le croire, et excité de plus par le remord, appela du secours d'une façon énergique. Personne ne passait, enfin, d'une maison éloignée, vint un domestique. Il ne pouvait m'atteindre, il me recommanda de tenir ferme, il revint bientôt avec une échelle ; l'échelle placée, je ne pus la saisir. Il aurait pu, lui, descendre et me prendre mais l'eau était froide et sûrement craignait-il que l'échelle ne glissât.

A tout hasard je dus quitter l'arbre qui m'avait soutenu, pour me saisir de l'échelle. Je n'ai pu saisir le barreau que j'avais en vue, mais je pus saisir le l'échelon inférieur immédiat. Si je l'eusses manqué j'étais perdu, je pense, car je défie à un autre qu'à un plongeur de s'orienter la tête submergée. J'avais neuf ans et ne sus nager que l'année d'après.

Je ne perdis ni mes sabots ni ma casquette, je n'eus pas froid dans l'eau, mais après....

Ma mère alarmée, sollicita de Monsieur Raguin de me prendre auprès d'elle. Ma pension et les menus frais absorbaient le gain qu'elle faisait.

Ma soeur n'avait plus besoin que de peu de choses, auxquels besoins suffisaient le revenu d'une maison et d'une vigne que ma mère possédait à la Plaine-des-veaux. Elle avait acquis l'une et l'autre depuis la mort de mon grand'père avec son héritage et les 600 frs de Joubert.

Monsieur Raguin accepta mon entrée dans sa maison à la condition qu'il ne paierait plus de gages. Il ne brillait pas par la générosité.

Plusieurs ne pouvaient pas croire à ce marché, mais outre le respect que j'ai toujours eu pour la parole de ma mère, j'ai vu depuis les livres et les comptes qui l'attestaient.

Ce fut pour moi un jour de fête que celui où j'allais à Sement, les enfants aiment tant le changement. C'était un jeudi, je partis après la classe du soir. Comme finissait le jour, arrivé au pavé neuf, j'admirai la lune qui paraissait courir dans le ciel et se mêlait pour moi à des nuages blancs et gris, qui de cette hauteur (le pavé neuf peut avoir 80 mètres au-dessus de la Vienne) me paraissait bien près, et je croyais absolument que la grosseur apparente de la lune était sa grosseur réelle.

On me fit bon accueil, combien je fus heureux de me trouver près de ma mère, pour ne plus la quitter. Depuis deux ans je la voyais que de rares instants.

Je dus changer d'école; j'allais chez Monsieur Brossier, ancien sergent, un peu brutal, qui nous enseignait à lire, écrire, et à faire les quatre règles en livres sous et deniers. Pour moi, quand j'avais fini ma page, je faisais des bonshommes ; un jour, un de mes camarades apporta un oeil plus grand que nature, vu de face, dessiné, ombré, il l'avait trouvé sous la croisée de Monsieur Cléry, professeur de dessin. Ce camarade voulut bien me le donner, j'étais ravi devant ce chef-d'oeuvre. Je comparais tout traits et ombres. J'avais pour fortune un sol ; à la récréation, j'achetai un crayon et je me mis avec une joie recueillie à copier son modèle. Quand deux heures sonnèrent, j'avais fait plusieurs copies ; je savais dessiner, j'étais dans l'ivresse.

Ma tante du village d'Assé (je lis Assay sur les cartes.A.H.), soeur de ma grand'mère maternelle, avait donné son bien en rente viagère dans un moment de crainte exagérée il y avait quatre ans , à Colin, jeune paysan, qui ne pouvait faire en cela qu'une excellente affaire, elle avait plus de 80 ans. Elle était très courbée, comme elle sortait de sa chambre, ce Colin, par hasard, jeta une botte de paille qui vint tomber sur la nuque de la bonne-femme. Elle en mourut.

Ma mère à qui elle avait légué son mobilier, à la charge de la faire enterrer, de donner à Lisette le lit qu'elle occupait et de faire dire cent messes, tous frais faits eut de la succession 600 frs.

J'avais douze ans, Monsieur Brossier ne pouvait plus rien m'apprendre, ma mère me proposa ou une année de collège ou de consacrer ce même temps exclusivement au dessin. J'optai pour le dessin.

Monsieur Clèry, fils du valet de chambre de Louis XVI, était le professeur. Les années, ni les vicissitudes n'avaient point altéré sa robuste constitution, ni son caractère gai, ouvert, aimable s'il en fut.

J'entrai dans son salon comme dans un temple consacré à l'Art. S'il était fort, je n'en sais rien, mais je sais l'impression que me faisaient ses peintures, ses dessins, ses belles gravures. Je n'eus pas plus d'admiration à la vue des merveilles de nos musées quand je les vis pour la première fois en 1830.

Il me fit faire d'abord une marguerite ( fleur), puis du paysage. Je n'osais pas lui dire que je désirais faire des têtes. Je lui apportai un profil de tête de jeune-fille, demi-nature : ma soeur avait posé. Il accueillit mon chef -d'oeuvre par un éclat de rire. Lui et sa charmante fille Claire s'égayaient sur la place que j'avais donnée à l'oreille. Cependant l'excellent homme avait compris ; il me mit d'abord à dessiner des yeux.

Je voyais Monsieur Théodore de Pierre, bon et aimable homme qui avait l'extérieur de Don Quichotte et avec cela de l'entrain et de la gaieté gasconne. Mari d'une plus que légère, il la tolérait, partisan des Bourbons, il n'en admirait pas moins les bonnes choses faites en leur absence. Il avait été garde-du-corps de Louis XVIII, était alors à l'école de Saumur avec le grade de Capitaine ; il était admirateur déclaré de Mademoiselle de la Farandière, celle qui n'avait pas réussi à me faire dire "vive le Roi".

Je ne sais s'il serait bien aise de voir son fils écuyer et sa bru dame d'honneur. Je sais qu'ils avaient besoin d'argent et que le jour où il enterrait sa mère, il faisait avec le dernier familier de celle-ci un joyeux repas, servie par une fille accorte et délurée, Melle Julienne, qui m'a raconté les drôleries qui s'y sont faites.

 

Quand j'étais encore chez Madame Enault, mon frère revint à Chinon, il rentra comme ouvrier chez Monsieur Gatineau, il avait et a encore une belle écriture. Notre bonne vieille maîtresse d'école n'écrivait que la bâtarde, je demandai à mon frère quelques modèles. Il écrivit en gros, en demi-gros, en fin : "Virginie", "virginité", "amabilité", "beauté", "bonté".

Monsieur Gatineau avait une fille qui s'appelait Virginie et qui était bien jolie, il lui faisait la cour du consentement de la mère mais à l'insu du père. Elle avait une beauté bien rare et comme je n'en vois plus : des yeux admirables, une bouche fraîche, fine, toujours riante, un gracieux menton à fossette et légèrement rose, un teint frais et vermeil.

Son père qui avait alors des travaux importants, qui avait besoin de mon frère qui était plus capable que les autres ouvriers et que lui-même, aspirait apparemment à une illustre alliance pour sa fille.

Ma mère sut le dédain qu'il faisait de son fils, elle le fit partir.

A Moulierne, mon frère avait sauvé une femme des flammes en la faisant passer sur une échelle posée horizontalement d'une fenêtre à l'autre. Elle était en chemise, paralysée par la peur. Il alla la prendre dans la maison en feu et traversa en la portant sur son pont scabreux.

François était beau danseur, agrément que je n'ai jamais eu. A Angers des jeunes gens l'invitèrent à un bal. Comme il revenait de ce bal à la pointe du jour, c'était dans la belle saison, il vit un homme tomber à l'eau du haut du pont. Il y courut et ayant quitté à la hâte son habit et son chapeau, il se lança du haut du parapet ; la rivière est creuse et tournoyante à cet endroit, pourtant il pu saisir le noyé et le déposer sur la berge.

C'était un marchand de bestiaux qui apparemment avait fait de mauvaises affaires, car, revenu à lui, et comme on lui montrait son sauveur : -"Pauvre jeune homme, dit-il, il avait une bonne intention, mais il s'est donné, pour me retirer, un mal bien inutile car je suis bien décidé à m'ôter la vie."

La police jugea à propos, apparemment, de faire une enquête, car mon frère fut interrogé par plusieurs et à plusieurs fois. Cela dura toute la journée. De médaille ou de félicitations officielle il n'en fut pas question.

Après avoir vu successivement Nantes, travaillé en Vendée, à Libourne, vu Bordeaux, travaillé à Angoulême, il revient à Chinon. Pendant son absence il avait été en correspondance avec Virginie, ce qui ne l'empêcha pas de faire société dans les diverses villes qu'il habita et d'aller avec une demoiselle. Nous aimons à faire ce que nous savons bien,or, il savait plaire.

Il ne resta pas longtemps dans notre pays, il partit pour Tours où il resta quelques mois. De là il alla à Mer.

 

Il y avait déjà plusieurs mois que je dessinais ; un habitant de Paris vint voir Mr Raguin, il trouva que j'avais du goût et dit que si on m'envoyait à Paris étudier le dessin et la peinture, je deviendrais un artiste distingué.

Ma mère consulta là-dessus Monsieur Cléry. Il avoua mon aptitude mais qu'on pouvait avoir du talent en peinture, et n'avoir rien à faire, que ce n'était pas un état solide, etc... ma mère se tint pour avertie.

 

Dans ces temps-là, Le Constitutionnel (journal A.H.) détestait les Jésuites et découvrait fréquemment le grrrrand serpent de mer. Ca faisait la promenade militaire en Espagne, quel beau thème pour le journal, l'opposition faisait ouvertement des voeux pour le triomphe des espagnols. Le pauvre Duc d'Angoulême était le sujet de mille quolibets, on exaltait les constitutionnels, on parlait d'une entente de ceux-ci avec l'armée française pour le triomphe des libertés communes. Pourtant Monsieur de Maistre avait déjà dit : "il n'y a pas d'exemple que deux armées mises en présence aient  refusé de se battre, que deux peuples aient dit : entendons-nous plutôt que de nous battre sur l'ordre de nos tyrans".

On lisait Le Constitutionnel à Sement, Monsieur Raguin était libéral, il lisait volontiers à haute-voix devant métayers et journaliers ; par déférence ils paraissaient partager l'opinion du Maître, mais, tout jeune que j'étais, je vis, à leur inattention, à leur éternel : "c'est bien vrai.., vous avez bien raison" que le libéralisme, l'absolutisme les laissaient indifférents.

Celui qui a vécu à la campagne sait que le paysan ne réfute jamais une proposition, à moins qu'il n'y soit intéressé ; ainsi vous pouvez affirmer devant lui une opinion, la préconiser, il ne contredit point, loin de là, il approuve, mais modérément, par pure politesse, si l'on veut, par abjection (?) on pourrait dire aussi ; à l'instant qu'il vient d'applaudir à telle opinion, si une autre personne vient à  vanter une opinion qui en soit l'antithèse, notre paysan approuve de nouveau, mais sans chaleur.

Bénard, chanoine défroqué, venait de mourir à Sement ; il y avait du Falstaff dans sa personne, il trompa tout le monde, garda tous les appétits jusqu'à la vieillesse, trouva les moyens d'y satisfaire. Sous prétexte de protéger les veuves, il les vola, il donna en secret, en rente viagère, son bien et se faisait donner des secours par ses héritiers pour pouvoir leur conserver ce bien.

Quand il était encore chanoine de St Même, en même temps Curé de Bance, et maquignon de chevaux et de mulets, outre les veuves il protégeait également la femme de son boulanger.

Ce boulanger et deux de ses confrères devaient aller au marché de Richelieu, il était convenu qu'ils partiraient ensemble, que le plus éloigné prendrait son voisin, puis qu'ils prendraient le troisième. Ils passèrent le pont avant le jour, quand ils eurent passé le pont à Nonin, on parla de l'heure probable sans être d'accord.

-"Voyons, dit l'un des compagnons, à ta montre. Il ne fait guère clair encore, essayons pourtant!

-"Il est assez clair pour voir que tu as troqué ta montre d'argent pour une belle montre en or! Stupéfaction de XXX(?) et dit le troisième, as-tu fait faire cette belle culotte de peluche noire pour mettre une si belle montre ou cette belle montre pour une si belle culotte, nouvelle stupéfaction de XXX(?).

Jamais, depuis l'édit de François Ier sur les robes des artisans, boulanger à Chinon n'avait été vêtu autrement que de gris. C'était encore la couleur préférée des boulangers sous la Restauration, comme la laine brune naturelle était la couleur que préféraient les tanneurs, le gris-noir les ouvriers en fer, chacun assortissant l'habit à la profession, de manière que la chose mise ou à mettre en oeuvre ne fut pas tachée.

Avant de partir pour Richelieu, XXX(?) avait du travailler de son métier ; pendant ce temps Bénard... Le pain enfourné, le boulanger monta dans sa chambre, quitta sa culotte de travail pour celle laissée la veille sur une chaise près du lit, mais une autre culotte garnie d'une montre s'y était superposée, ce fut celle qu'il prit. Alors il n'y avait pas d'allumettes chimiques, et tout homme ayant seulement cinquante ans sait que maintes fois on s'habillait à-tâtons.

Ce Bernard avait eu successivement pour servante une femme que j'ai connue et qui avait du être très belle, puis la fille de cette femme, il la maria après l'avoir eue dix ans. Elle continua d'aller chez lui, son mari s'appelait Mocard, les polissons écrivaient ce nom sur les murs en le faisant suivre d'un adjectif qui rimait avec lui. Je l'ai lu écrit jusque sur les parois du corridor de la maison du chanoine défroqué.

Quand il fut bruit de sa mort prochaine, un ancien chanoine comme lui, mais qui était resté d'église, et alors curé de Beaumont, Monsieur de Coulaine, vint le voir. On fit retirer l'assistance ; le Curé se retira bientôt, ne revint que deux jours après ; après décès, il dit que le malade avait reconnu ses erreurs et qu'il avait eu l'intention de recevoir les Sacrements. Toujours est-il qu'il fut enterré avec les honneurs dus aux ecclésiastiques.

 

Vers la fin de 1823, mon frère nous écrivit que Mer lui plaisait et qu'il serait bien aise de s'y établir. Quand il s'arrêta dans cette petite ville il n'avait pas l'intention d'y rester plus de deux mois, mais, là encore, il fit société, les jeunes gens du pays lui firent beaucoup d'amitiés, là il y avait une jeune personne de 17 ans qui ne voulait aller avec personne; elle était petite, avait le teint andalous. Il plut de suite à la mère qui n'a jamais varié d'opinion sur lui, un peu plus tard il sut plaire à la demoiselle.

Ma mère lui avait envoyé quelque argent pour lui faciliter son établissement. Peu après il vint avec un jeune homme élégant, distingué pour son état, il nous le présenta comme son futur beau-frère.

Ma mère partit au mois de mai avec ma soeur pour assister à son mariage.

Mon frère devait venir nous voir quelques mois après son mariage, avec sa jeune femme, je lui écrivis de faire en sorte que ce soit à l'époque de la fête de notre mère, le 15 août,  j'étais censé faire cette lettre à l'insu de ma mère, mais c'était elle qui m'en avait donné l'idée.

Ils vinrent quelques jours avant cette fête ; tout le monde fit bon accueil à notre nouvelle soeur. Monsieur Raguin, il faut le reconnaître, quoique fort économe, faisait bien les choses quand quelqu'un de la famille venait nous visiter, il n'eut, certes, pas mieux reçu l'un des siens pendant quinze jours que resta mon frère ; ce ne fut que festins, collations et bals.

Il assistait lui-même à ces petites fêtes, rasé de près, en cravate blanche et en habit bleu. On le pria avec instance à danser, il eut le bon esprit de refuser ; il avait pourtant été danseur intrépide, mais en 1824, il avait 74 ans.

 

Monsieur Cléry ayant déclaré qu'être peintre n'était pas une profession solide, il avait été décidé que j'apprendrais un métier. Je pensai un instant à celui de peintre-vitrier, mais la malpropreté des personnes de cette profession et l'odeur de la céruse et des huiles me dégoûtaient.

Je n'avais rien à dire contre celui de menuisier, je comprenais bien qu'il était fatigant, mais l'enfant est fier de remuer de lourds fardeaux, il croit que cela le grandit, et puis, on fait de jolies choses en menuiserie, en ébénisterie surtout. Un menuisier est aussi fier de son talent quand il a réussi un assemblage à onglets, à moulure se rencontrant juste, qu'un peintre qui a bien rendu la limpidité d'un oeil avec sa couleur, son expression, et celui-là aussi glorieux d'une belle devanture ou d'un secrétaire bien fini que celui-ci d'un tableau estimé.

Puis l'attrait d'un voyage, habiter une nouvelle ville...enfin je préférais avoir pour maître mon frère plutôt que tout autre.

Je partis avec lui, j'avais 12 ans 5 mois.

Pierre Frédéric HUAULT
 1808 1874
ici en1858 par F. VIAU

Deux ans après j'étais de retour à Chinon. Avec quel plaisir je revis Sement, ses enclos, ses jardins, son étang et son aulnaie. J'aimais cette belle campagne, comme si elle avait été nôtre, peut-être que j'exagère, toujours est-il que je l'aimais bien.

 

Ma soeur, alors, avait une chambre chez Monsieur Desaunay, pâtissier, c'était une maison très agréable, il y avait table ouverte pour les amis et ils étaient nombreux.

 Il y avait là un jeune homme beau de stature qui avait de beaux yeux mais d'un feu sombre, et se dérobant ; la bouche africaine, des cheveux droits, gros, et noirs ; il avait du quitter les bancs du collège à quinze ans pour s'occuper de la maison de son père boulanger et venant de mourir.

Marie VIAU épouse HUAULT
1806 1887
 et soeur du narrateur

Il avait une soeur plus jeune que lui de cinq ans et sa mère.

Bientôt cette dame quitta son industrie ; le jeune homme voyagea quelque temps puis il revint à Chinon, où, faute de mieux, il aidait Monsieur Desaunay. Frédéric Huault (4) avait alors 19 ans. Je l'avais remarqué une seule fois, il y avait environ 4 ans, prenant une leçon d'armes, j'eus pour lui promptement une vive amitié, et ce fut avec plaisir que j'appris qu'il allait devenir mon beau-frère.

Ce mariage eut lieu en 1827. Mon frère et Mme Godin, sa belle-mère, moi et Clémentine, charmante enfant, premier-né de mon frère, très précoce, nous partimes de Mer dans une charrette couverte avec force provisions, paille pour s'étendre à son aise ; mon frère et moi conduisions alternativement.

Nous fimes nos trente-deux lieues en trois étapes : charmante façon de voyager, puis autre délice, huit jours de doux loisir, mieux que cela , de noce...

Les mariés nous accompagnèrent au retour, toujours dans la même charrette. Ils n'étaient pas encore fixés sur la ville qu'ils habiteraient, ils se décidèrent pour Loudun. Il y avait déjà là un pâtissier, mais, où n'en trouverait-on pas ? Il est à peu près sûr qu'il n'y en ait pas besoin.

Ils s'installèrent à Loudun. J'y allai moi-même 7 mois après leur mariage. C'était un bon ménage, pourtant ils n'étaient pas heureux dans leur établissement : la vente n'était suffisante que pour faire les frais du ménage ; ils étaient en perte de fournitures, et, comme dans cette industrie la vente représente le double du prix de revient, il s'en suit qu'ils ne gagnaient que la moitié de leurs frais.

Cela dura dix mois, Frédéric jugea à propos de chercher fortune ailleurs, il n'eut pas le courage de faire part de ses résolutions à sa femme ; c'était pitié de voir l'inquiétude de celle-ci, si  fatiguée de tristes pensées et épuisée de larmes, elle s'endormait un instant ; elle rêvait qu'on assassinait son mari. Le troisième jour après son départ, elle me fit lever avant le jour et me pria de prendre un cheval, d'aller à Chinon examinant les fossés de la route, de visiter les bosquets qui se trouvent près d'elle : dans sa pensée Frédéric était allé à Chinon, chercher de l'argent, ainsi qu'il avait dit vouloir le faire, et on l'avait assassiné pour le voler à son retour.

J'arrivai à Sement, espérant le trouver là, il n'y était pas venu...Enfin une lettre de lui vint nous rassurer sur son existence. Mais nous n'étions pas contents de lui.

Je n'ai jamais vu Monsieur Raguin s'attendrir, pleurer, qu'une seule fois, ce fut quand il nous lut la réponse à cette lettre, à un passage où il disait : "-Revenez auprès de votre femme, de votre enfant...."

Ma soeur revint à Chinon et s'installa chez sa belle-mère. Frédéric ne tarda pas à revenir, mais il repartit bientôt à la recherche d'un meilleur établissement. Six mois après , environ, il revint n'ayant rien trouvé.

Il se décida pour Bourgueil ; j'allai avec lui et, avec quelques planches, de la toile et du papier, de la couleur, je lui improvisai une boutique passable. Il y eut grande joie dans la famille, cette fois la vente allait bien, mais... cela ne devait pas continuer.

 

Sur Pierre-Frédéric HUAULT,  j'ai toujours entendu dire dans la famille et de la part de ses petits-enfants, qu'il était peu fait pour une vie fixe dans le commerce, que c'était un aventurier. Après quelques mauvaises expériences en France et en Espagne, il s'engagea dans la garde à 24 ans où il fit toute sa carrière et finit officier. J'annexe ses états de service. AH

je partis pour Paris, le lendemain de mon arrivée était un dimanche; dès que les portes s'ouvrirent, j'entrai au Louvre ; je fus ravi d'admiration à la vue des peintures allégoriques des plafonds ; puis entrant dans le salon carré, j'avais en face la magistrale, la sublime scène du Déluge de Girodet...

On m'avait donné une lettre de recommandation, on me trouva de l'ouvrage chez un maître-ouvrier, j'y allais à six heures; depuis la pointe du jour jusqu'à cinq heure et demi je faisais de la peinture dans ma mansarde de l'Hotel Montesquieu. Quand j'eus économisé quelques pièces de 5frs, j'entrai résolument au bureau de la Direction des Musées et je demandai une carte (permis d'études). Il fallait un certificat d'un Maître constatant que j'avais étudié la peinture. J'ignorais, dis-je cette formalité. - Elle est indispensable! - Quel malheur, je viens de loin, je suis étranger et je suis venu exprès à Paris pour y étudier la peinture, et je ne le pourrai pas. - Oh! si vous êtes étranger c'est différent ; écrivez une lettre à Monsieur le Directeur, expliquez-lui  vos motifs, il vous accordera une carte. Je disais étranger à Paris, ils comprirent, au moins je le crois, étranger à la France. Toujours est-il que j'eus ma carte.

C'était vers la mi-juillet, je me mis à étudier avec volupté, j'écrivis à mon excellente mère ma résolution de me faire peintre : je vendrai certainement des copies que je vais faire, mais une avance m'est indispensable, sans elle, je dois renoncer à une carrière qui ferait mon bonheur, peut-être ma fortune... heureuse confiance de la jeunesse.

Je reçus cent francs le premier dimanche qui suivit les trois jours (allusion aux trois journées d'émeute de Juillet 1830 ?? A.H.), il était temps, j'étais exténué; par une délicatesse exagérée je n'avais pas voulu emprunter.

Bientôt je reçus une lettre de ma soeur qui m'apprenait que Frédéric était parti de Bourgueil, comme de Loudun, sans rien dire, me recommandait de visiter les hôpitaux pour voir s'il ne serait pas parmi les blessés, elle le croyait à Paris et craignait...(allusion aux émeutes ? A.H.)

Un soir au retour de la Porte St Martin (Théâtre A.H.)où j'avais été voir "Marie Tudor" par Bocage et Melle George, on me dit qu'un jeune homme de mon pays était venu me demander. J'eus l'espoir de voir Frédéric le lendemain. Il vint en effet ; je le reçus avec transports: je l'aimais.

Il partagea quelque temps ma chambrette , puis un matin après m'avoir embrassé, il partit avec je ne sais quel général pour révolutionner l'Espagne. Cette fois encore il partit sans rien dire, sans m'écrire. Il donna un mois plus tard des nouvelles à sa femme. Le Général Yassaracaragy ( je cite de mémoire) avait été tué à la première escarmouche.

 

Tout ce que je pu vendre fut deux portraits sur toile de 4 : Louis-Philippe et Lafayette. Si j'avais eu la pensée de peindre des parisiens en gardes nationaux, j'aurais eu des portraits peu payés sans doute, mais cela m'eût grandement suffi : ils raffolent d'uniformes et la photographie n'était pas inventée.

Je fis un seul portrait, celui de mon ami Lebreton, au prix convenu de trente francs. Quand on est jeune qu'on a le bonheur d'avoir une mère au coeur sensible et que l'on est à bout de ressources, c'est à elle que l'on va. Elle fait bien une réprimande si on a outrepassé ses instructions, elle jette de l'eau froide sur votre imagination, sur votre folle présomption, elle n'en est pas moins l'appui sur lequel on se repose pour reprendre des forces et de nouvelles armes afin de s'élancer de nouveau à la conquête de ces fruits d'or de nos espérances.

Je revins à Chinon, quelque peu attristé, ne sachant pas trop à quoi je pourrais m'occuper utilement. Ma soeur était à Chinon, dans la maison de notre mère, c'est là que je demeurais, il y avait place pour deux.

Dès le premier jour je me mis à faire ce que nous appelions une pochade : c'était le portrait de mémoire d'une mignonne demoiselle qui étudiait au Louvre. Ma soeur fut charmée de la fraîcheur du coloris : - " ne t'inquiète plus de ce que tu  pourras faire, dit-elle, tu feras des portraits.

Je fis le sien, tout le premier, qui est certainement le plus mauvais de tous ceux que j'ai faits, dans ce temps là, au commencement de 1831. (Voir plus haut AH)

Cependant tout mauvais qu'il fût, il plut assez pour décider de suite plusieurs personnes à demander leur portrait.

Frédéric arriva de nuit, sombre et silencieux, ma soeur se jeta à bas de son lit et courut à sa rencontre. Il était toujours le bienvenu. Après avoir vainement sollicité un emploi, il s'engagea. Chose remarquable, cet homme qui, quand il était dans un état indépendant, n'avait peut-être pas eu toute l'activité désirable, depuis qu'il est au service (28 ans) n'a pas eu une heure de consigne ; il a pendant de longues années, été accablé de besognes, elle a toujours été faite aux heures fixées.

 

Monsieur Raguin portait bien ses 80 ans. L'âge avait calmé sa vivacité qui avait été parfois jusqu'à la colère. Ma mère avait toute sa force et si elle n'avait pas eu le souci de ses enfants mal pourvus, sauf l'aîné qui faisait bien ses petites affaires, elle se fût trouvée heureuse.

J'eus l'occasion de passer quelques jours dans un château de la commune de Huisme, dont la dame mariée en seconde noce à Monsieur de Caulaine, ancien chambellan de la cour de Hollande, du temps du roi Louis, avait, il y avait dix ans, été en grande intimité avec mon frère. Il était au château pour quelques travaux de sa profession, elle le fit appeler dans sa chambre, puis après quelques explications sur ses travaux, elle lui fit compliment sur sa belle diction, puis le fis asseoir ; c'était le soir, elle le retint pour lui faire compagnie ; cela se continua le lendemain, elle avoua qu'elle avait des nuits affreuses, de vilains rêves et enfin peur... Il avait 20 ans, elle était encore jeune, et, charme plus grand, elle aimait. Elle garda de lui bon souvenir et s'informa de son sort, toutes les fois qu'elle en trouva l'occasion. Maintes fois je l'ai vue le dimanche arrêter ma mère, lorsqu'elles se rencontraient. Je me tenais à l'écart par discrétion, c'était toujours de lui qu'elle parlait.

 

Je passai l'année de 32 à 33 à Orléans. J'aurais pu y être heureux et comme peintre et comme jeune homme ; une timidité invincible là comme en d'autres circonstances y faisait obstacle. Sophie de Vaux et sa soeur Caroline , qu'êtes-vous devenues ?

 

Quand je revins d'Orléans à Chinon, ma soeur monta un petit magasin de blanc et dentelles, mais il ne réussit pas plus que les deux établissements de son mari ; un peu plus tard elle leva boutique à Tours, sans plus de succès, et enfin à Paris deux ans plus tard, elle en fit autant sans plus de résultat.

Dans l'été de 1833, étant à Sement, ma mère, tout en causant avec moi, se dirigea vers une des tonnelles du jardin ; je pressentais quelque chose de grave. Arrivée, elle s'assit et me fit signe d'en faire autant "- Je crois, me dit-elle, de plus en plus, que Monsieur Cléry avait raison quand il disait que la peinture n'était pas une carrière lucrative et sûre ; pendant que tu es jeune encore il serait sage de penser sérieusement  à gagner ta vie dans une autre profession. J'ai toujours envisagé la peinture comme un art d'agrément, bonne pour celui qui a déjà un patrimoine, ou autrement l'indispensable, et qui veut par un travail agréable gagner quelque chose pour ajouter à son revenu. Or tu n'en es pas là. Il est donc utile d'embrasser une profession plus solide. Quelle est ton intention?" - "J'aime la peinture, toute autre occupation me serait insupportable ; de plus, je suis persuadé que j'arriverai à m'en faire une profession, lucrative et sûre, comme vous m'en désirez une." -" Que te manque-t-il pour cela ? " - " Du travail pour devenir plus habile, tout en gagnant, ou travailler sans gagner, pour devenir tellement adroit, savant, que l'ouvrage ne me manquerait plus ensuite."

Il y aurait un moyen auquel aurait pensé Monsieur de Pierre.

Monsieur de Rivière, dont j'ai fait le portrait il y a trois ans, me dit que Monsieur de Pierre désirait me voir, il m'engagea à aller le trouver à Bertignol. Il se rappelait m'avoir vu commencer chez Monsieur Cléry, et ce portrait de Monsieur de Rivière lui faisait croire  qu'avec des études plus complètes, je deviendrais bon peintre ; il me dit dans la visite que je lui fis, qu'il y avait deux moyens de compléter mon éducation artistique : un vote du Conseil Municipal qui en ferait supporter les frais à la Commune, ou une souscription qui arriverait au même résultat.

Monsieur, lui dis-je, pour la Commune, il n'y faut pas penser, je connais le Conseil. Pour la souscription, provoquée par vous, elle réussirait. -Oh, non ! me dit-il, Messieurs Raguin et leurs amis sont les premiers maintenant, nous devons nous effacer. - Monsieur, je ne veux même pas leur en parler ; venant de vous, ils seraient flattés de votre démarche, et, par vanité, ne reculeraient pas.

C'est un excellent homme mais il a 1830 sur le coeur, et il ne veut pas aller chez ceux qui pendant quinze ans ont sapé son parti. Pensez-vous, maman, que Monsieur Raguin et les autres voudraient faire les frais d'études suivies et suffisamment longues à Paris ? Elle haussa les épaules et dit, comme moi, qu'il était inutile de leur en parler.

J'ai déjà dépensé pour toi depuis que tu n'es plus un enfant, dit ma mère, et elle dit comment et en quelles circonstances, les deux-tiers de ce qu'ont eu ton frère et ta soeur en mariage. Je vais te donner le reste, avec cela, en économisant, et en faisant des efforts pour gagner quelque chose, tout en travaillant en vue de te perfectionner, tu pourras acquérir ce degré de talent que tu n'as pas et qui est nécessaire, dis-tu, pour ne plus manquer de travail.

Je ne pouvais pas refuser, et, accepter, je le comprenais c'était s'engager à ne plus recourir à ma mère. Je n'avais plus à compter que sur moi-même. L'enfant prodigue m'a toujours paru honteux et misérable, il est bien au père de famille d'ouvrir ses bras et sa bourse, le fils, lui, doit être plus honteux que quand il gardait les pourceaux.

 

Frédéric était à cette époque à Chinon, il était venu d'Afrique en permission, sous prétexte de règlement de famille ; il était gradé.

Je partis, arrivé, je me mis aussitôt à faire une copie du beau tableau de Chentz "Inondations dans la campagne de Rome" ; j'y mis un grand soin. Après l'avoir offert inutilement à plusieurs marchands, je le portai à l'une d'une succursale du "mont-de-piété", où m'avait-on dit on prenait des tableaux ; on m'en offrit 10 francs ! l'expérience était suffisante, je partis....

J'allais à Rome, je le disais au moins, et j'en pris effectivement le chemin. En Décembre j'étais à Villeneuve-le-Roi. Là je travaillais avec bonheur, je faisais des portraits à 25 et 50 francs. on était content de mon travail.

Tout fier de mon succès, rassuré sur l'avenir, j'envoyai en étrennes, avec une bien grande joie, un châle à ma mère, à Monsieur Raguin une belle tabatière et des mitaines à ma soeur. C'était un enfantillage et j'avais bien plus besoin d'un habillement complet que de ces bagatelles. Je voulais leur faire partager mon bonheur, ôter par un signe visible l'inquiétude de mon excellente mère.

De cette petite ville j'allai à Dijon où je restai deux jours à admirer la belle galerie et le musée, ainsi que la ville fort jolie. Après ce séjour dans la capitale de la Bourgogne, j'allai sans m'arrêter à Genève après un séjour forcé à Gex-la-ville et à Ferney-Voltaire, pour attendre un passeport à l'extérieur. Je partis pour Milan, de là à Crémone, puis à Mantoue et Vérone où je demeurai deux mois. Je partis ensuite pour Venise.

Là, je demandai inutilement un visa pour Florence, la police, ombrageuse me refusa même un visa pour Rome par les Etats de Modène.

Notre Consul à qui je m'adressai, me dit qu'il n'y pouvait rien. Tel était le crédit de nos Agents à l'étranger et les sans-façon de la Police, j'en excepte l'Angleterre, sous le règne de Louis­Philippe.

De dépit je rentrai en France, je rentrai par Milan et Gênes. J'aurais pu être très heureux en Italie, j'étais jeune, j'avais déjà un certain talent, on m'y faisait bon accueil, malheureusement une timidité invincible, jointe à une certaine délicatesse qui n'est pas la fierté mais qui en a l'air.

Pourtant j'ai gardé de ce pays un bon souvenir, et, si j'étais dans les mêmes conditions, jeune, j'y retournerais.

Pendant que j'étais à Crémone, ma mère était très malade. J'ai dégoût de tout ce qui est superstition sous toutes ses formes et sous ses noms menteurs de prétendues sciences, comme sous celles qu'on appelle pieuses. C'est à dire que les rêves ne signifient rien de ce qu'on leur attribua et de ce que l'on veut bien leur attribuer encore.

J'ai rêvé une nuit que ma mère écartait les rideaux pour m'embrasser et me dire un suprême adieu, elle était pâle et froide. Je fus péniblement affecté de ce rêve. J'ai su par elle-même et par une lettre, que cette nuit-là elle avait été bien près de sa perte.

Le matin, s'étant souvenu que je l'avais prémunie contre une femme qui lui paraissait très dévouée, elle l'écarta. Avant de partir cette malheureuse voulait absolument lui faire boire une drogue qui devait être employée extérieurement. Elle fit venir Marie Vasereau, fille aînée du métayer, qui la soigna bien. Quand je revins à Chinon elle était depuis longtemps rétablie

Sement était toujours pour moi la maison qui me plaisait le plus et j'en usais en toute liberté ; j'allais au buffet, à la cave, je mettais moi-même mon couvert quand j'arrivais, inattendu, à l'heure du repas.

Monsieur Ragin, quoique sobre aimait à dîner longuement, en causant et en racontant des histoires contemporaines. Il voyait avec plaisir arriver un bon plat, mais il fallait lui en faire une surprise ; si on lui avait demandé son avis sur le dîner à faire, il aurait répondu si peu qu'il y eut eu, nous nous contenterions de ce qu'il y a, ..à la guerre comme à la guerre.

Que de fois, lorsque ma mère n'était pas arrivée et qu'il était neuf heures, ne m'a-t-il pas dit : - "Tiens, déjeune, nous trouverons bien quelque chose , et, vite nous mettions le couvert à nous deux. S'il se trouvait un demi poulet de la veille, si le beurre était frais, si avec cela il y avait du civet, ou quelque ragoût, je proposais de le faire chanter ; il hésitait un instant : - Ta mère, finissait-il par dire voudrait peut-être le garder pour le dîner, mais, bah! fais le chanter, elle dira ce qu'elle voudra.

Ma mère arrivait le plus souvent alors que nous n'avions pas fini, elle se récriait sur ce que nous avions et sur ce que nous n'avions pas, mais il voulait quoique ma mère fit semblant de se fâcher, ni renoncer à ce que nous avions, ni accepter ce qui venait du dehors.

 

Il avait été chasseur intrépide, fut toujours adroit tireur. Je n'avais encore que 14 ans qu'un jour, ensemble à chasser dans les bois de boqueteaux, lui était encore à cheval moi à pied à sa droite, il me montra des corbeaux, perchés à portée sur un peuplier. J'armai, ils partirent, mais, imprudence qui aurait pu être fatale : je désarmai comme on a coutume de le faire, crosse appuyée sur l'aine droite, le fusil faisant un angle de 45 degrés avec la verticale et de 25 degrés avec la ligne qui joindrait le point qui fait face ; de cette façon le canon de mon fusil était pointé sur le corps de Monsieur Raguin ; le piston m'échappa et brisa la capsule... heureusement alors... il s'en rencontrait de mauvaises... il ne s'en aperçut pas, mais combien je me reprochai mon imprudence.

Peu après, étant en chasse, il tira un lièvre qu'il blessa, nous le cherchions, j'allai moi dans un XXXX(?) , les chiens fouillèrent un fourré où était le lièvre, il traversait le sentier pour se jeter dans un autre fourré qui faisait face, quand, tirant au jugé, et sans mettre à l'oeil ni à l'épaule, je lui lâche le coup et le foudroie.

Au coup Monsieur Raguin arrive et voit son lièvre par terre ; je l'avais blessé, dit-il avec véhémence. - Sans doute! - Il est à moi, il ne pouvait pas aller loin, tu l'as tiré quand il ne bougeait plus peut-être.. - Oh, non! car il franchissait le sentier sans toucher terre!

Une heure après les chiens menaient un grand lièvre sur le revers du fossé de la route de Tours, c'était à notre gauche, j'étais en avant, mais j'étais près du fossé opposé, et sur la route on me criait : -A toi!.. Le lièvre s'approchait toujours, mais je craignais que, me voyant, il fit un crochet à ma droite. Je lui envoyai mon premier coup à 70 pas, il pelota, se remit sur ses jambes, je lui lâche alors mon second coup, il remue encore mais sans avancer. Quelle joie, mais voyez l'excès de précautions : j'avais ouï dire que maintes fois, lorsqu'on se baissait pour ramasser un lièvre, par un effort suprême il s'élançait de nouveau et disparaissait. Arrivé, je lui assénai un vigoureux coup de crosse , il ne bougea plus, mais j'avais fait, en termes de chasseur un "gigot", j'avais cassé mon fusil à la poignée.

Je portai mon lièvre à Monsieur Raguin qui me complimenta, mais, lui dis-je, j'ai frappé sur le lièvre, il s'est trouvé une pierre, et...je lui montrai mon arme, ce qui me dispensa d'achever la phrase. Il rougit, fronça le sourcil, mais l'indulgence du chasseur l'emporta. Il faudra, me dit-il le porter à Masson (l'armurier) sans que ta mère le sache, elle ne voudrait plus sans cela te laisser aller à la chasse.

 

Ma soeur quitta Tours pour Paris en 1836, où son mari était fixé, faisant partie de la Garde Municipale. C'était l'année du mariage du Prince Royal. Nous eûmes beucoup de peine, ma soeur et mois, de nous tirer de la foule, nous étions sur la terrasse du bord de l'eau aux Tuileries, après le feu d'artifice, nous descendions l'escalier, comme tout le monde, mais il était double et il n'avait pour issue qu'une partie de la largeur d'un de ces escaliers, de sorte qu'il ne sortait que la moitié des arrivants. Il y eut peu de mal en comparaison de ce qu'il y eut au champ de Mars.

 

Je fis quelques tableaux pour un entrepreneur de peintures religieuses, après quoi  désespérant de rien faire de bon à Paris, je me retournai vers la Normandie. Je me fixai à Argentan. J'avais 25 ans. C'est à partir de ce moment que je n'ai plus connu que de souvenir, le besoin, le tourment de n'avoir rien à faire, quand on a bonne envie de travailler.

Je faisais des portraits et je donnais des leçons dans un pensionnat tenu par des religieuses.

Au premier de l'an 38, Monsieur Raguin peut encore lire ma lettre, il était déjà bien malade ; quelques jours après, je reçus la nouvelle de sa mort.

Ma mère quelques mois après, alla à Paris, je m'y rendis aussi, elle avait à cette époque 57 ans ; elle avait bien le droit de se reposer, et heureusement, elle en avait le moyen ; elle avait une rente viagère de 300 francs, 150 francs sur hypothèque ; sa maison qui lui donnait, pour le rez-de-chaussée 60 francs et son logement au premier ; puis une chambre en face, incluse dans une autre maison 30 francs, et enfin deux vignes, l'une affermée à La-plaine-des-veaux 30 francs, l'autre aux Petites-Croix, de près d'un arpent qui lui donnait son vin et au-delà, plus une barrique qu'elle vendait chaque année pour l'indemniser des façons et autres frais.

Tout cela était peu, et bien elle pouvait encore faire de petits cadeaux aux filles de mon frère et à celle de ma soeur. Elle retourna bientôt à Chinon, moi à Argentan.

Quelques mois plus tard, j'eus à faire un portrait qu'on voulu bien me payer 200 francs. Je n'en avais encore pas fait à un prix aussi élevé, je l'envoyai à ma mère, heureux de lui donner cette preuve de ma prospérité.

En quittant Argentan, je résolus de faire le voyage de la Bretagne, j'allais à Renne d'abord, puis à Ploermel, puis à Vannes, Lorient, Quimperlé, Quimper, Pont-l'abbé, Douarnenez, Brest, St-Malo, St-Pol-de-Léon, Morlaix.

De cette ville je partis à pied pour aller à Nantes, là, je pris un navire à vapeur pour remonter la Loire jusqu'à Saumur où ma mère devait m'attendre. Je l'avais prévenue que j'irais passer l'hiver avec elle. Je la trouvai effectivement au débarcadère sur le quai. Elle était descendue chez Madame Gréard, la soeur de Frédéric.

En prenant quelque chose dans ma malle, en sa présence, je glissai ma main sous le linge pour savoir s'il n'y manquait pas quelque chose que j'avais là. A mon air satisfait, l'ayant senti, elle me dit :- Qu'est-ce ? - Oh, peu de chose. - Mais quelle chose ? - Un peu d'argent. - D'après ta lettre il m'avait semblé que tu avais gagné plus qu'un peu. - Sans doute, mais à Argentan j'avais des amis qui m'ont  grandement aidé à la dépenser. Ce que j'ai là, je l'ai gagné en Bretagne, il en reste peu, vous savez quel chemin j'ai fait ; puis je tirai un bas dans lequel il y avait 140 pièces de 5 francs. C'était du nouveau pour elle, elle n'avait jamais vu tant d'argent, elle m'embrassa, les compta. Mais sais-tu, dit-elle que ça fait 700 francs, allons, allons, cela me donne de l'espoir, toi, cela doit te donner du courage. Ah, mon fils! économise ! c'est un si bon ami que l'argent!

Le lendemain nous étions à Chinon. Le premier que nous occupions avait deux pièces, gaies, claires et d'un certain luxe, ce qu'on nomme en touraine "cossu".

J'étais heureux de voir ma bonne mère enfin chez elle libre et satisfaite. Après le déjeuner et pendant qu'elle desservait la table, elle me dit, se retournant de mon côté : - si tu es accoutumé de prendre du café, je vais t'en faire, j'ai là, montrant son armoire, du sucre, j'ai même une petite bouteille d'eau-de-vie. Excellente mère, quelle concession, quelle complaisance, elle qui aurait été honteuse qu'on la vit prendre du café, qui n'en prenait jamais, sinon à carnaval ou à une noce.

Je vous remercie lui dis-je, maman, je l'ai toujours appelée ainsi, je regarde cela comme vous comme une superfluité, et d'ailleurs, je me porte mieux n'en prenant pas.

A quelques jours de là, je lui dis : - Maman, combien faut-il que je vous donnes par mois pour ma dépense ? pensez-vous que 30 francs soient assez , - Oh, fit-elle, nous aurons de quoi faire avec cela.

Si vous viviez encore excellente mère, je ne vous quitterais plus, nous serions bien heureux ; j'ai juste le revenu que vous disiez m'être nécessaire.

 

Eugénie plus tard...

La meilleure des mères, la plus honnête femme... qui a tant fait pour ses enfants, qui était aimée et considérée de ses voisins, quelle dérision est ce monde. La vertu, le mérite sont écrasés, bafoués, pendant que la trahison, l'hypocrisie triomphent. Il y a des imbéciles qui croient au Dieu des juifs, qui n'a des récompenses et des châtiments que sur cette terre ; des fourbes qui font semblant d'y croire, puis d'autres fourbes qui disent : Votre mère est morte, Dieu vous éprouve, bénissez ses saints arrêts ; votre fils est mort, il est bien heureux, Dieu avait besoin d'un ange de plus dans son paradis, il prie pour vous ; et d'un autre, Dieu l'a puni, il lui a pris sa femme qu'il aimait, ses enfants qu'il chérissait. Il est vrai qu'ils reçoivent de l'argent pour dire cela et bien d'autres choses.

Ma soeur, pendant que j'étais en Normandie, eut une fille, la seule qui lui soit restée de trois qu'elle a eues. Elle eut cette enfant à Chinon, où elle était venu faire ses couches, on lui donna le nom d'Eugénie.(Eugénie Huault, épouse Gomez y Junco 1838+1910 A.H.).Madame Eugénie Chaillou, dame Demarcé, cousine de Frédéric, fut sa maraine.

Pendant l'hiver que je passai à Chinon 1840-41 je fis quelques portraits, entre autres celui de la fille de mon ami : Armand Logeais, et deux tableaux de genre, (paysans bretons).

Au printemps je partis pour La Rochelle où j'eus un beau succès ; A Bordeaux je vendis un des deux tableaux que j'avais faits à Chinon et j'allai à Agen où je fis beaucoup de portraits. De là à Villeneuve où j'en fis beaucoup aussi. J'y serais resté davantage si la suette qui sévissait surtout sur les jeunes hommes ne m'avait quelque peu effrayé.

Je partis de là pour Toulouse où je fis une copie de trois bustes : Beatrice, Laura et Ursulina, d'après le tableau de L.Boulanger : Les trois amours poëtiques.

 

Marie Esmérie DAVID

Puis j'allai à Carcassonne, où je fis quelques portraits, je partis ensuite pour Arles, je n'y eu qu'un demi-succès. De là j'allai à Marseille sans m'y arrêter plus de trois jours. J'allai à Apt où j'eus un succès complet. De là, j'eus la faiblesse d'aller de nouveau à Paris, comme toujours je ne fis pas mes frais.

La bourse à peu près vide, je partis pour Clermont-Oise, j'y fis beaucoup de portraits ; j'eus le malheur d'aimer plus que de raison une personne qui n'était plus libre.

 (Non, elle(5) n'était plus libre car elle était mariée à Samuel Mossé(5) mère de Jacob-Edouard Mossé(4) qui sera lui-même beau-père d'Eugène Huault le neveu du peintre. Ce fut une longue et fidèle amitié car Eugène Huault et Blanche Mossé ne s'unirent qu'en 1881, 15 jours avant la mort de Marie David. Son portrait est chez Marie-Claude Chapuzet,née Huault A.H.)

(Remarquez  le pendentif c'est le même que celui de Marie Viau épouse d'Eugène Huault Voir plus haut.AH)

Ma soeur eut un fils pendant que j'étais à Paris, Frédéric le nomma Raphaël Fortuné. Le pauvre petit ne vécut que 13 mois.( Eugène Huault (3) notre ancêtre direct naquit plus tard en 1849 A.H.)

 

Après que j'eus fini à Clermont, j'allai à Moy où je fis beaucoup de portraits. J'allais de temps en temps à Paris, j'y voyais mon ami Lebreton, fabricant d'instruments d'optique. Il me parla d'une jeune demoiselle que j'avais peinte, fille d'un entrepreneur, comme pouvant devenir ma femme, si je voulais, elle ressemblait à la Reine Victoria et ses dents, belles mais trop longues ne me plaisaient pas.

J'envoyai à mon frère deux petits tableaux représentant les deux sauvetages qu'il fit : un homme sauvé de la rivière à Angers, une femme sauvée des flammes à Mouliernes. Pendant que j'étais à Paris, il nous annonça qu'il allait marier sa fille aînée, Clémentine. Ma soeur, sa fille Eugénie qui avait alors 5 ans et moi, nous nous rendimes à Mer pour assister à ce mariage. Notre mère n'y était pas venue.

Ma soeur, sa fille et moi nous allames jusqu'à Chinon lui faire visite, visite qu'elle nous rendit au carnaval suivant.

 

Ma vénérable et excellente mère
Marie Egéliaume, épouse Viau
1781  +1852

De Mouy j'allai à Moulins où je fis d'aimables connaissances et beaucoup de beaux portraits ; puis à Montluçon où j'ai aussi beaucoup travaillé, j'avais alors 33 ans.

Le jour de Pâques 1846, j'étais à Tours, le soir même j'arrivai à Chinon ; avec quel plaisir je revis mon excellente mère, bien portante, ayant ce léger embonpoint qui sied à la vieillesse. Elle avait des inquiétudes sur l'état de ma bourse. Je lui montrai 500 frs. J'aurais du avoir quatre fois autant, mais....et puis, depuis l'année 1841, je plaçais tous les ans 250 francs à une caisse d'assurances, laquelle caisse me solda en rentes sur l'Etat en 1852.

 

Je fis le portrait de ma mère (portrait à  ce jour chez moi A.H.), mon talent était à peu près ce qu'il est aujourd'hui, moins quelques finesses de coloris. Ce portrait qui était vraiment remarquable me valût même dans mon pays, la réputation que je méritais. Je fis 33 portraits et un tableau de 3 figures, en pied, de grandeur naturelle. Comme j'étais heureux... J'avais du succès dans mon pays et j'étais chez ma mère, heureuse de m'avoir, heureuse de ma réputation, heureuse enfin de voir mon avenir assuré.

Je la quittai avec regret aux premiers jours d'octobre, j'allai à Saintes, puis à Jonzac où je fis un grand nombre de portraits et je retournai à Chinon où j'arrivai le 7 Septembre 1847. J'y fis encore quelques portraits ( et une belle vue de la ville, consciencieusement étudiée, d'une exactitude rigoureuse, j'en fis don à la Commune, elle est dans la salle du Conseil, en face du portrait de Rabelais, peint par Delacroix) ( la phrase entre parenthèse à été rayée dans le cahier de Fortuné Viau A.H.) et après les vendanges qui étaient une fête pour les voisins et pour nous, je partis de nouveau.

J'étais à Nontron le 19 Novembre, comme partout j'y réussis comme peintre, plus qu'ailleurs peut-être. J'y eu de bons amis, le 12 juin 1848 j'étais à Périgueux, j'y fis une multitude de portraits.

Pendant que j'étais à Excideuil, occupé de deux portraits et de restauration de tableaux, ma mère qui avait reçu chez elle un fils de ma cousine germaine Manette Viau, dame Badaux, inquiète de ne point le voir rentrer ( c'était encore un enfant) et l'heure de son départ s'approchant, elle sortit parcourant les quais par un grand soleil. Ma pauvre mère s'inquiétait pour autrui, elle fut très malade. Au retour d'Excideuil j'en reçu avis.

 

Eugène HUAULT
 1849 1916
(Par l'oncle VIAU)

Je partis de suite et j'arrivai fort perplexe à Chinon, le 1er septembre 1849. Elle était hors de danger ; pourtant ma présence, elle se plaisait à le dire, contribua beaucoup à son parfait rétablissement.

Je fis quelques portraits et une vue de la ville (voir plus haut A.H.) Je fis cette année-là encore les vendanges de la vigne des Petites-Croix avec mon excellente et digne mère... que je ne devais plus revoir.

Etant à Pau, après avoir séjourné à Bordeaux du 1er février 1850 au  20 mai 1851, et de cette époque au 15 octobre de la même année à Bayonne, ma mère m'apprenait vers la mi-décembre qu'elle souffrait de l'estomac, qu'elle rejetait souvent ses aliments. Je lui proposai d'aller la voir, elle ne le voulut pas, disant que je devais profiter du bon accueil qu'on me faisait dans la ville où j'étais.

 

J'avais laissé depuis longtemps une rente de 60 francs provenant d'un livret de la Caisse d'Epargne, transformé en rentes en 1848. J'ajoutai à cela 50 francs, la priant de ne rien économiser, et lui envoyant une consultation sur sa maladie que je croyais être une gastrite.

Vers le commencement de février, je crois, elle m'écrivit  qu'elle partait pour Mer, qu'elle serait mieux à même de se soigner chez son fils. Elle y eut la satisfaction d'apprendre le mariage de la seconde fille de mon frère, Estelle, avec Monsieur Lefèvre, jeune médecin aide-major, mariage qui eut lieu à Paris où mon frère s'était rendu, notre mère étant chez lui. Elle vit aussi le futur époux et assista aux fiançailles de la troisième fille de son fils, Aurélie. Enfin, elle m'écrivit d'aller la retrouver à Mer, que quand elle serait mieux je l'accompagnerais à Chinon.

Je me hâtai de finir quelques portraits commencés pour partir. Deux lettres de mon frère me dirent d'aller au plus vite. Je partis à la réception de la seconde.Le chemin de fer n'était fait que de Poitiers à Paris, j'étais parti trop tard...

La meilleure des mères était morte le 16 mars 1852 à neuf heures du matin, âgée de 71 ans, dans la plénitude de ses facultés intellectuelles, regrettant ses amis, son pays, ses enfants.

Je souhaite que son esprit, son âme, son moi soient immortels, qu'elle habite une sphère meilleure où l'on puisse être heureux quand on est bon, ou bien que, libre elle puisse franchir les espaces, pénétrer les secrets de la nature, s'approcher quelque fois de notre misérable globe, de voir que ses enfants ont sa mémoire en vénération, qu'ils la regrettent comme au jour fatal de la séparation.

Mon amour filial le souhaite, je crois que la Nature qui met en nous un vif  sentiment  de l 'honnête et  du  juste, une aspiration passionnée au bonheur pur, dans un monde tout d'amour, et de beauté, nous le doit . Ma raison ignore si cela est.

Quoiqu'en ait décidé la Providence, ô mère chérie, tu vivras en moi. Tant que j'aurai de la mémoire, ta bonté, ton tendre amour, tes conseils si sages seront présents à ma pensée. Tes traits, ton visage où respirait la sérénité, la force et la volonté du bien, je ne les ai pas oubliés. Je te vois souriante ou sévère, soit que je fasse bien ou mal, je te vois aller et venir dans ta maison, me racontant des histoires du temps passé, je te vois successivement depuis l'époque où j'étais un petit enfant qui disait à ses petits amis : il n'y a personne d'aussi belle que ma mère, jusqu'à la dernière heure ou je te vis, déjà chargée d'ans mais toujours belle.

Dans mon désespoir j'ai maudit la force aveugle qui t'a séparée des vivants, païen, j'aurais brisé mes Dieux qui n'auraient pas fait un miracle ; Chrétien, j'aurais renié. Homme sans superstition je ne puis que maudire l'injustice de ce monde et la fatalité de la mort. Ayant apprécié ta belle âme et eu le bénéfice de ta tendresse, je t'aimerai et te regretterai jusqu'à ce que mon âme, dégagée d'un corps périssable, aille trouver la tienne, pour t'aimer toujours, ou, jusqu'à ce que, anéanti, cessant d'être, je cesse de t'aimer.

Puissent ceux de ta postérité qui n'auront pas eu le bonheur de te connaître, avoir par ce livre une juste idée de tes admirables qualités ; ils verront que tu n'eus jamais d'autre mobile que le bonheur de tes enfants,  d'autres moyens, devenue veuve, jeune encore et sans ressources, que ceux avoués par l'Honneur, que de tous nos ancêtres connus, pas un n'a été flétri par une mauvaise action ; qu'au contraire, ils ont eu l'estime et l'amitié de leurs voisins et concitoyens.

Puissent-ils y puiser avec l'émulation, la force de leur ressembler.

Puisse ta postérité, ô mon père, enlevé si jeune à notre amour te faire honneur jusqu'à la fin des siècles.

Vénérable Desnoyers, victime innocente, en finissant, je te salue aussi,

Je te salue aussi, toi bon et aimable Angeliaume, et toi aussi, mon grand'père paternel que je n'ai point connu, mais qui a été, je le sais, pacifique, honnête et laborieux.

Et vous toutes, aimables aïeules, ornement des foyers éteints depuis si longtemps, recevez mon salut et mon baiser.

 

 

 


 
(Ce livre commencé aux Loges près de Versailles, en avril 1857, a été continué en Espagne,
à Pau (Béarn), et terminé à Paris en août 1860.)

 


Extrait du Testament de Fortuné VIAU

 

Ceci est mon testament

Je donne à ma nièce Eugénie, Elmire HUAULT, la moitié de ce que je laisserai après ma mort, l'autre moitié revenant à mon fils Jean, Paul, Fortuné VIAU reconnu par acte civil à Bordeaux en Avril 1852, sof (sic) erreur de date, et ce après qu'on aura remis à ma femme si elle me survit, sa dot qui est d'environ onze mille francs, quoique je ne l'ai pas intégralement reçue, mais qu'elle a à peu près complétée par des économies faites par elle en donnant des leçons.

Si mon fils meurt avant moi, la totalité de ma succession reviendra à Madame Gomez y Junco née Eugénie, Elmire HUAULT.

Pour le moment ce que je possède consiste en

..........................................................................................................

Je veux c'est ma volonté bien arrêtée, être enterré sans prêtres (civilement), avec mes ornements de francs-maçons sur mon cercueil.

Ce présent testament annule..............

Blois, 29 Juin 1873                                                                    F.VIAU